08A - Bruno - Ce matin

Ce matin, vers sept heures trente, je me suis fait un café. Pas un café en poudre comme j’en ai l’habitude pour aller plus vite. Non. Un vrai. Je n’en bois jamais mais j’avais envie de laisser l’instantané dans son pot cette fois-ci. Je n’ai pas mis la radio en marche. J’écoute toujours la radio le matin au petit déjeuner pour me tenir au courant de la situation mais aujourd’hui un merle sifflait, perché dans le cerisier du japon encore en fleurs, près de la fenêtre ouverte. J’ai été surpris par la richesse de son chant. J’ai tendu l’oreille. J’ai compté au moins dix modulations différentes. Au moment de choisir ma confiture, j’ai sorti la marmelade d’oranges amères du frigo. Je ne sais pas trop pourquoi, d’autant que je préfère la gelée de groseilles. Ou de mûres. Mais la marmelade trônait sur le deuxième rayon depuis trop longtemps et j’en avais assez de l’éviter tous les matins. J’ai aussi tiré le grille-pain du placard où il avait été remisé un jour, faute de donner toute satisfaction, pour décider de son sort une bonne fois pour toutes. Le réglage de cet appareil est vraiment sensible. Ma première tranche a bruni. Trop à mon goût. J’aime bien la mie lorsqu’elle se pare d’ocre, sans noircir. La seconde tranche a sauté sans avoir changé de couleur. J’ai fini par ajuster parfaitement le temps de grillade à ma troisième tentative. Je me suis enivré de l’odeur chaude et caressante de cette tranche parfaite, à la douce couleur de miel. J’en ai fait deux autres. Deux sœurs, identiques à la première. J’en avais donc trois parfaitement réussies. Je me suis amusé à les mélanger en fermant les yeux pour essayer ensuite de retrouver la première. Sans succès. De vraies triplées. Je me suis assis à la table de la cuisine, face à la fenêtre. Ma place est plutôt celle face à la porte qui donne sur la grande salle mais je voulais contempler un instant les derniers pompons roses du cerisier. Alors que je m’interrogeais intérieurement sur la durée de vie de ces milliers de fleurs délicates, mon chat a sauté sur mes genoux. Je l’ai laissé s’installer, au lieu de le repousser comme je fais toujours et je l’ai caressé. En observant son poil, j’ai dénombré quatre couleurs : gris, roux, marron foncé et noir. Je croyais qu’il était bicolore. J’ai levé les yeux pour regarder les nuages filer lentement dans le ciel. Ce matin, ils s’étaient habillés de jaune. J’en ai même vu quelques uns roses. Il leur fallait deux minutes pour apparaître au côté droit de la fenêtre et disparaître du côté gauche. J’ai vérifié plusieurs fois. Après avoir avalé mes triplettes entartinées d’amertume fruitée, j’ai voulu boire mon café. Il était froid. J’ai vidé mon bol dans l’évier. J’ai regardé avec amusement le liquide noir tourner sur lui-même, hésiter un peu, avant de disparaître par le siphon, en laissant derrière lui pour toute trace quelques minuscules grains de poudre brune. On est peu de chose...

Après ma toilette, j’ai eu envie d’écouter un peu de musique. Il était neuf heures. L’heure à laquelle je dois habituellement arriver au bureau. J’ai passé le doigt sur la tranche des CD pour trouver celui qui me tentait le plus. Mon index s’est arrêté sur les Quatre Saisons de Vivaldi. Je me suis assis dans le fauteuil du salon et j’ai fermé les yeux. J’ai vécu l’appel du printemps, éprouvé les chaleurs de l’été, ressenti la langueur de l’automne, affronté les rigueurs de l’hiver. J’ai été surpris de découvrir autant de détails dans la partition du prêtre roux. Je me suis levé de mon siège l’esprit léger.

Il était dix heures trente lorsque le facteur est passé. J’ai soulevé le voilage pour le voir déposer le magazine de mon abonnement dans la boîte au fond du jardin. J’étais encore en pyjama. Je me suis habillé avant de sortir. Je m’apprêtais à passer un pantalon et une chemise blanche lorsque le soleil m’en a dissuadé. J’ai enfilé un tee-shirt et un short fantaisie et je suis sorti. J’étais prêt à décacheter l’enveloppe de plastique au sortir de la boîte aux lettres comme je fais d’habitude mais ce matin je suis revenu sans y toucher à la maison. J’ai posé mon pli intact sur la table du salon. Je me suis assis et je l’ai observé plusieurs minutes en imaginant son périple et le nombre d’intermédiaires entre l’imprimeur et moi. J’en ai dénombré cinq : l’employé qui a manipulé les lots de magazines emballés prêts à être envoyés, le prestataire chargé de les acheminer à la Poste, l’employé chargé de les verser dans la trieuse automatique du centre de tri, le transporteur qui a acheminé le mien jusqu’au bureau de distribution du courrier, le facteur qui l’a déposé dans ma boîte aux lettres. J’ai pensé à toutes ces bonnes âmes qui avaient travaillé pour moi. J’ai laissé ma pensée s’aventurer en amont du processus de distribution. Des journalistes au rédacteur en chef en passant par les photographes, les fournisseurs d’encre, de papier, d’ordinateur et de téléphone... De proche en proche, je suis arrivé jusqu’à moi, pour les conseils juridiques que je prodigue à l’artisan plombier chargé de l’entretien des sanitaires du siège social de la société d’édition. C’est étonnant à quel point tout est lié.

Après avoir lu intégralement mon périodique, j’ai levé les yeux sur la pendule. Il était exactement onze heures onze minutes et onze secondes. La coïncidence m’a alors conduit à une réflexion abyssale dont je n’ai pas réussi à sortir vainqueur : à quelles heures précises de la journée, à la minute et à la seconde près, les trois aiguilles de la pendule sont-elles exactement superposées ? La faim a mis un terme à mon entreprise déraisonnable. J’ai ouvert un livre de cuisine marocaine pour faire voyager mes papilles. Il faut dire que ce jour est exceptionnel, un jour nouveau. Un jour de renouveau. Nous sommes lundi 11 mai 2020 et j’ai envie de prendre mon temps. Définitivement.