08A - Dominique B - Être

Je suis ton ombre. Présence assidue à tes côtés, je t’autorise cependant quelques absences, brèves et éphémères… lorsque tu t’endors le sourire aux lèvres croyant que la nuit t’affranchira de ma constance… lorsque tu t’éveilles le matin, tes premières secondes vides de moi avant que mon surgissement ne signe le début de la journée.

Je suis ta liberté. Celle d’avant que tu ignorais tant elle te semblait manifeste et inaltérable. Tu l’accommodes maintenant dans le tiroir aux désirs. Celle d’aujourd’hui, dépouille dépecée et rognée, dérisoire vestige de ce qui fut. Celle de demain, mirage merveilleux qui mouille tes yeux et te fait haleter. De souvenirs en espoirs, tes pensées désordonnées te ramènent toujours à moi.

Je suis le manque. Avec moi tu as mis au jour, peu à peu, imperceptiblement, le manque et ses atours. Le manque des autres, de leurs regards, de leurs sourires, de leur chaleur, de leurs mimiques, de leurs bras. Tu reconnais cependant que vivre ces absences t’a émue, bouleversée même. Tu savais déjà, mais tu l’as éprouvé dans ton corps…le manque prive, ampute mais le manque donne aussi…un espace nouveau et agrandi pour tes réflexions, un remaniement de la mémoire, une mise en perspective de tes besoins réels et primordiaux.

Je suis tes créations culinaires des premières semaines… équilibrées, goûteuses, mijotées ! Le gâteau au matcha d’un vert rappelant horriblement les déjections des oies déclencha un fou rire qui t’arracha des larmes et sollicita tes abdominaux endormis !

Je suis le téléphone. Cette cordelette qui te transmet les voix, les rires, les plaintes et les soupirs de tous ces autres éloignés. A l’écoute de leurs « allo », tu devines leur humeur, leurs besoins. Ton plaisir de rire et faire rire t’a attiré nombre d’appels qui ont animé tes journées. Lorsque tu sentais monter en toi un penchant vers la tristesse, tu t’appliquais à garder un ton enjoué, mais certains, à l’oreille plus fine, entendaient la lourdeur de ces jours. Leur bienveillance te ramenait bien vite dans un présent consolé.

Je suis la solitude. Ton amie fidèle, ton aimée, ton indispensable… je laboure pour toi tous les champs où pourront éclore le possible et l’essentiel, les fleurs d’une vie. Tu en dévores les pétales avec appétit, puisant dans ces bourgeonnements intarissables les forces nécessaires à la poursuite d’une vie éclairée de lendemains et de profondes compréhensions. Précieuse et féconde, j’habille le fondamental.

Je suis le ménage. Que tu fais avec parcimonie, réduisant à l’indispensable le soin des choses. Le fouillis que tu entretiens te sert de promesse.

Je suis le silence. Celui qui est traversé des piaillements des hirondelles, du bourdonnement des mouches, de la musique douce ou tonitruante de ta chaine, des roucoulades des tourterelles, des eaux vives des ruisseaux…Tu me savoures au seuil de tes nuits, dans tes matins glacés. Je consolide et fortifie ton désir de vie.

Je suis ton escorte perpétuelle…du ventre de ta mère à l’école, du mariage au divorce, des rires aux larmes, sur le sentier de l’âge et de la sagesse. Parfois protecteur, perturbant aussi lorsque je te prive de la satisfaction immédiate de certains de tes désirs.

Je suis les livres qui balafrent tes jours. Des larmes qui pointent au détour d’une ligne à l’éblouissement devant la justesse d’une formulation, du rire à la découverte.

Je suis l’absence et la présence. Présent au cœur de chaque absence, j’occupe l’espace de tes pensées.

Je suis le jour et la nuit. Mes nuits masquent la lumière sans jamais l’éteindre.

Je suis l’envie et le besoin. Raisonnable ou soumis aux pulsions éphémères, j’agite tes émotions de remous parfois troublés.

Je suis le soleil, le nuage, la pluie et le vent. Tu me reconnais dans chacun des éléments qui font tes jours.

Je suis toi et eux. Je suis toi en eux, tes autres. Je suis eux en toi.

Je suis le lien et la rupture. Je fortifie souvent, endommage parfois …

Je suis le confinement.