08A - Pascale G-Le confinement à Passerose

Le confinement à Passe-Rose

Passe-Rose est un lieu-dit situé près de Bellême en pleine campagne. Passe-Rose est un terme employé pour désigner les roses trémières très implantées dans la région : ces fleurs très hautes dépassant les roses.

Passe-Rose est l’endroit idéal et privilégié pour un confinement imposé mais très apprécié par sa propriétaire, une oasis fleurie au milieu des champs de blé et de colza.

Je ne parlerai pas de l’agresseur covid 19 nous obligeant à ce fameux confinement, les medias s’en chargent pour le meilleur et pour le pire depuis deux mois.

En fait, je ne me sens pas confinée du tout, au contraire, je jouis d’une liberté sans barrières et sans contraintes. En dehors de ma vie sociale et des allers-et-retours à Paris supprimés, je vis comme avant le confinement.

Passe-Rose est mon refuge incontournable depuis 19 ans, alors je ne vois pas pourquoi l’obligation d’y rester me poserait un problème. Certes, la solitude est constante mais elle ne me dérange pas, j’y suis tellement habituée, elle est même devenue une amie fidèle et désirée.

En ce qui me concerne, ce confinement bucolique est une expérience très intéressante. Elle me permet de me jauger et de me connaître davantage. Ce confinement est le temps de la vérité sur soi-même.

Jean-Pierre Le Goff, philosophe et sociologue, l’exprime remarquablement : « Le temps arrêté de la vie sociale ouvre une brèche dans l’affairement, renvoie l’individu à lui-même, à ses propres ressources internes ».

Pascal Bruckner, romancier et essayiste français, tient également le même discours : « … la vie intérieure est une hygiène de l’esprit qui nous commande de puiser en nous les ressources nécessaires à la survie… il faut se construire une forteresse intérieure, prendre de l’altitude, pour repousser le malheur et ne laisser passer que la beauté, le talent, l’humour, l’insolite, les témoignages d’amour et d’amitié. Nous voilà contraints de faire de notre réclusion un art de vivre, de convertir l’enfermement en liberté… ».

Le superficiel, la futilité, la représentation par rapport aux autres, les choses inutiles ont disparu de ma vie comme par enchantement. J’ai enlevé mes bijoux, je ne me maquille plus (je suis bronzée !), plus de vernis à ongles, plus de soutien-gorge, plus de coiffeur (je me lave les cheveux), j’enfile n’importe quel pantalon et pull-over et cela me convient très bien ; la liberté est totale et je vais à l’essentiel. L’obligation du « rester chez soi » est donc devenue un plaisir. Est-ce une faculté d’adaptation ou bien est-ce ma nature profonde ? Les deux probablement. Je vis chaque heure du jour simplement mais intensément. Je ne deviens pas une ascète, je bois, je mange, je fume mes cigares comme avant, pas plus et pas moins. Je « prends le temps » puisque je ne suis pas envahie par les multiples occupations que je me créais pour avoir sans doute l’impression de remplir ma vie.

Je donne plus d’importance « aux petites choses » que j’ai le loisir d’observer : les petits lézards jouant à cache-cache entre les vieilles pierres disjointes, les multiples poissons rouges frétillant dans la mare lorsque je leur donne du pain, la chaude caresse du soleil sur ma peau, une hirondelle pénétrant dans la maison, la floraison de la première clématite blanche, le forsythia rivalisant de jaune avec le champ de colza et les fleurs de mon palmier, un chevreuil traversant mon jardin et la harde de sangliers à la tombée de la nuit dans le champ voisin, le linge séchant dehors et gonflé par le vent comme des spinnakers, une conversation de deux oiseaux invisibles se répondant inlassablement, l’herbe verte toute brillante au soleil parcourue par le vent et semée de pâquerettes, sans oublier chaque soir la flambée s’élançant dans l’âtre de la cheminée.

Mais je suis frappée par les routes si peu empruntées et Bellême encore moins animée. Le ciel est bleu uniformément, aucun avion ne circule, alors plus de parallèles ni de diagonales blanches ne le traversent ; j’aimais pourtant bien les observer et les suivre dans leur trajectoire, l’une d’elles attirait toujours mon attention et je l’imaginais être mon destin avec sa fuite en avant et sa destination inconnue.

Quant au calme et au silence, rien n’a changé à Passe-Rose.

Lors de mes rares sorties de confinée, je ne reconnais plus les gens avec les masques. On dit que le sourire s’exprime autant par les yeux que par la bouche, je ne vois pas de sourire dans leurs yeux et comme la bouche est cachée, j’en déduis qu’ils ne savent peut-être plus sourire. C’est dommage pour eux et pour moi.

J’aurais bien aimé connaître le Paris désert : la place de la Concorde, la rue de Rivoli et les Champs-Elysées sans voiture ni piétons ou si peu, un décor surréaliste de cinéma.

Par ailleurs, « le confinement solitaire » génère inévitablement un certain repliement sur soi. Je trouve parfois pesants les SMS, les mails, le téléphone et les multiples vidéos, et pourtant j’ai besoin de savoir les personnes que j’aime en bonne forme et j’apprécie qu’elles prennent de mes nouvelles en attendant le plaisir de les revoir ; réaction contradictoire mais c’est ainsi !

Cette « forteresse intérieure » dont parle Pascal Bruckner, je crois m’y être abritée après la mort de Jacques mon deuxième mari en 2005, mais elle n’empêchait pas une super-activité pour combler le manque devenu un vide. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, j’ai abandonné cette super-activité, je n’en ai plus besoin. Je laisse le temps venir à moi tranquillement, il passe à son rythme et je n’ai plus besoin de « passe-temps ».

Le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans les arbres remplacent mes concerts parisiens. D’ailleurs je n’éprouve pas tellement le besoin d’écouter de la musique, je suis plutôt dans la réflexion, la contemplation et la sensation que dans l’émotion, quoique la sensation ne s’achemine-t-elle pas vers l’émotion ?

Les couleurs de mes paysages changeant avec les éclairages de la journée, celles des fleurs de mon jardin remplacent les expositions de peinture parisiennes.

Mes deux chats, Milord et Milady, s’ingénient, sans le savoir, à combler l’absence de ma famille et de mes amis que je ne peux plus voir. Ils m’apportent l’attachement, la fidélité et l’affection dont j’ai tant besoin.

Je n’aime pas les habitudes, cousines de la routine, mais avec le confinement je dois reconnaître qu’elles sont utiles et même indispensables. Elles structurent le temps et charpentent les journées car le temps ne passe pas comme avant. Les habitudes-routines donnent par conséquent un sens et un canevas à ce temps qui s’étire autrement tout en laissant le temps jouer son rôle de temps.

A midi, lever de la confinée solitaire avec jus d’orange, café noir et premier cigare.

13H, bain de soleil recto-verso si le temps le permet avec lecture, écriture, contemplation et méditation.

15H, crudités et laitages dehors si possible.

16H, courses deux fois par semaine, ou peinture, jardinage, lecture, écriture.

19H, l’heure sacrée de l’apéro sous l’auvent à ne manquer sous aucun prétexte, cigare, contemplation des éclairages du soleil finissant sa journée, téléphone.

20H, journal télévisé obligatoire pour suivre l’évolution de la pandémie qui nous agresse avec des affirmations, des contradictions et surtout des incertitudes. Dîner.

21H, un film policier ou un drame selon le programme.

Après, ordinateur ou lecture avec un bon feu de cheminée en présence des chats, un cigare et un verre de prune du jardin. Improvisations très fantaisistes au piano pour me détendre.

2H, tentative d’aller me coucher, étirements, respiration yoga, lecture de Paul Valéry en attendant les bras de Morphée généralement peu pressé de m’entraîner au pays des rêves auxquels j’aspire.

Voilà comment le confinement s’effectue à Passe-Rose sans monotonie ni ennui. Je pense simplement avoir beaucoup de chance, mais ce confinement avec repliement sur soi n’exclut pas pour autant une profonde empathie pour toutes celles et tous ceux qui ne sont pas dans mon cas et subissent cette pandémie dans leur chair, leur cœur, leur vie au quotidien.

Pascale G.