08A - Valérie W - Lettre à une amie

Je vais mourir.

Dans la salle des urgences quasi déserte, des lumières crues. Bloc de mutisme inquiet. J’attends un diagnostic. Partout des panneaux, des recommandations, des interdictions. Sur mon siège confortable, mais rose, je croise les bras, regarde à droite, à gauche. Au plafond, des bruits de ventilation. Le chauffage doit protéger, envelopper. Des portes s’ouvrent dans un chuintement. Un infirmier passe, les yeux souriants au-dessus de son masque. Mon regard lui répond, poli, au-dessus du mien. Des masques partout. Sur les murs, en pictogramme blanc sur fond bleu. Sur la civière, en tas, cellophanés ou dépliés.

J’aimerais que tu sois là avec moi. Pour parler de tout et de rien. Mais quand je pense à la menace invisible dans les couloirs, les grilles d’aération, les surfaces blanches des éviers collectifs, je préfère te savoir chez toi.

Toi, maltraité par Gustave, ce cancer pré-nommé par déception, dérision et finalement par défi.

Toi, tes amis argentins et le désir d’une boisson fraîche à la terrasse d’un café de Buenos Aires.

Toi, ta blondeur intrépide reflétée sur la peau sombre d’une femme de Brazzaville sur le bord du fleuve Congo

Toi et ton amour indéfectible des renards, des grands paons de nuit, du romarin et des chemins de forêt.

Toi, ton mariage américain, tes lettres époustouflantes et tes souvenirs internationaux.

Toi, ta philosophie solaire, infatigable pianiste, amoureuse de l’italien, du russe, de l’anglais, du japonais et de l’arabe.

Toi, unique et multiple.

Tu ne sais pas à quel point ça va me manquer de confabuler, dénouer, construire, imaginer, palabrer et surtout ne rien se dire. Pour le plaisir. Entends-tu les bruits de mon vieux corps fatigué ? Le sang coule, charrie des miasmes, des spasmes de chaleur et m’abandonne exsangue, furieuse et terrorisée. Du sang encore dans la seringue de l’infirmière chaleureuse, professionnelle et rassurante. « Je ne trouve pas votre veine, je vais piquer ailleurs ». Là où la peau fine, innervée, se contracte sous l’attaque.

Et lui, empêché de m’accompagner. Le sais-tu, le sens-tu, toi, à quoi ont pu ressembler ces jours de parenthèse enchantée ? Pas de photos. Juste lui et moi. Lui, courbé sur la bêche. Moi, armée d’un croissant, à l’assaut des ronces jalouses du potager à venir. La lumière du printemps sur nos mains, le banc en pierres maçonné pour être juste à la hauteur de mes jambes.

Je m’y suis assise. J’ai fermé les yeux. Pour imaginer l’impossible, la liberté retrouvée, les rires, les restaurants, les passants affairés. Pour fermer les yeux. Espérer. La main de mes enfants. Une caresse légère sur ma joue. Un baiser sur le front avant de dire : « Maman ». Ah ! Ce monde sans cesse rêvé, espéré, inhabité, obstinément perfectionné.

Par le chant d'un oiseau, je suis revenu de la rêverie à la réalité. Pi-piiit, pi-piiit. Une huppe fasciée lui a répondu et puis un coucou, pas du tout à l’heure. Alors, sans attendre un monde nouveau, j’ai suivi les méandres du ruisseau. A la force de mes bras, de mes jambes, à coup de machette dans cette jungle ornaise, j’ai taillé un chemin, jour après jour sans savoir quand tout cela s’arrêterait. Fougères, lierre, jeunes frênes. Bercée par le gargouillis de l’eau sombre, sous la frondaison des aulnes.

Le voyage s’arrête, la porte des urgences va s’ouvrir. J’aurais voulu te serrer une dernière fois dans mes bras, toi qui n’aimes pas qu’on te touche. Puisque de toute manière, ces contacts mortels vont être proscrits, j’abandonne ce plaisir-là de l’amitié.

Voilà l’infirmière, vêtue de bleu. « Le médecin arrive ». Elle arrive, en vert, masque, gants, casaque, et sabots. Vert pomme ? Est-ce un bon présage ? Je pense à Camus. « Le hasard n’est à personne » écrit-il dans La Peste.

Ma chère amie, je vais mourir, mais pas tout de suite. Peut-être pas demain, non plus. Un jour, lointain je l’espère. Il est deux heures du matin, la lune éclaire la nuit comme un soleil. Le sang coule toujours. Je rentre chez moi.