08A - Véronique M - Seconde lune de miel

Seconde lune de miel

17 Mars 2020, nous arrivons en catastrophe dans notre maisonnette de campagne avant midi. Choisir son lieu de confinement est la seule liberté que le gouvernement a donné à chacun. Ce choix nous a paru évident, car notre fils, sa femme et leurs enfants habitent à côté et rester dans notre appartement parisien nous semble risqué. Ce confinement, prévu pour 15 jours dure maintenant depuis pratiquement 2 mois. Ce qui est compliqué, ce sont tous ces interdits qui nous isolent des autres. Nous ne voyons notre fils et sa petite famille que par la fenêtre de la salle de bains ou quand ils viennent frapper à la porte pour nous apporter des oeufs frais ! Notre belle-fille a décidé, depuis cette fameuse date, d’acheter 4 poules et un coq.... elle a déjà son potager, se dirige-t-elle vers une auto-suffisance alimentaire, nous n’en savons rien, mais en tout cas, nous profitons d’oeufs frais presque tous les jours et en abusons depuis que mon naturopathe m’a dit qu’ ils ne donnaient pas de mauvais cholestérol ! Finies les parties de belotte endiablées avec nos 3 petits-enfants , ils jouent bien, même très bien. Bien sûr, il nous fallait encore accepter quelques parties de monopoly qui nous ennuyaient autant qu’elles nous fatiguaient mais quel plaisir de partager ces moments avec eux. Terminés les regroupements pour les apéros et barbecues dans nos jardins respectifs. D’autant que notre belle-fille vient d’être élue au conseil municipal! Alors, elle se fait un devoir de faire respecter la loi à la lettre. Je la suspecte malgré tout de forcer un peu les choses.......les rapports belle-mère et belle-fille, quoique cordiaux, n’empêchent pas la rivalité inconsciente, même si je prends grand soin de ne pas empièter sur son territoire. Le fait d’avoir une maison à côté suppose encore plus de précautions pour respecter le champ de l’autre. Voilà ce qui a changé dans nos relations sociales. Malgré tout, nous continuons d’aller dans le parc de nos amis d’en face, et munis de nos propres verres, nous dégustons du Pomerol, nous nous asseyons à la distance autorisée pour échanger de concert. Mais la limitation et les empêchements sont bien là. C’est peût-être pourquoi jamais avec autant d’acuité, la nature ne m’avait parue aussi nourrissante. Je hume autrement l’air que je respire. Elle m’apparait, alors que j’en avais déjà l’intime conviction, faire partie de ma joie de vivre. Sous le soleil, elle exhale des parfums subtils et pénétrants qui me font tourner la tête. Ramasser des boutons d’or ou des marguerites est une activité indispensable pour fleurir la maison et pouvoir les admirer pendant que je m’astreins à l’écriture. Ce thème qui a été au départ tellement peu inspirant, a provoqué la disparition d’une page entière. Là, reconnaissons que j’exagère, c’est plutôt avec mes agaçements interieurs que j’ai fait à mon insu, disparaître une page entière.......je me suis demandée si ce signe n’allait pas m’encourager à ne rien produire ! Après mûre réflexion et en deuxième intention, écrire sur le confinement m’est apparu interessant pour garder trâce de ce moment inédit que nous vivons et comparer comment la singularité de chacun transparait dans l’écriture.

Ce confinement, qui introduit une limite physique entre soi et l’autre a des contraintes multiples, le port du masque, la distance d’au moins un mètre, les papiers à produire pour aller faire des courses ou se promener, les limitations dans le temps. Sans compter l’angoisse à traiter face aux conséquences possiblement morbides de ce fameux virus qui a enclenché ce confinement. Ah, quel vilain mot, employé une bonne centaine de fois par jour à la radio ou à la télévision. Nous avons d’ailleurs décidé de n’écouter que les infos sur France Culture ou France Inter pour diminuer l’impact de cette fièvre médiatique.Mais je me rends compte que je vis plûtot bien cette période, rythmée par l’écriture, la peinture, la lecture et les plages de temps vide qui me font voir d’un autre oeil mon quotidien. D’ordinaire fort occupée par le travail, cette vie trépidante dans laquelle j’ai vécu jusqu’à présent m’apparaît, quand j’y pense, encombrée par des détails qui occultent l’essence de la vie .Certes, j’ai toujours aimé mes moments de solitude, j’en ai besoin pour nourrir l’être qui est le mien et dont je ne sais que peu de choses, finalement. Ce fameux « qui suis-je » reste une inconnue que j’approche de temps en temps mais qui s’éloigne dès que j’essaie de la saisir. Elle est pétrie de mon parcours et surtout de la façon dont, très tôt, j’ai essayé de trouver une place. J’ai du temps pour y réfléchir, mieux que ça, j’ai Le Temps pour moi. En cette période, pour moi, la nature prend une dimension hypertrophiée ; ainsi, lorsque je me lance dans un débroussaillage au fond du jardin, au milieu de vieilles ronces bien en chair, je découvre un nid où 3 oeufs bleu-vert sont délicatement posés. La fabrication complexe de ce nid, réalisé avec des brindilles finement entrelacées, m’émeut. J’ai de suite arrêté mon jardinage, l’ai photographié sans toucher à l’édifice, et tous les jours qui ont suivi, je suis retournée à cet endroit, équipée de jumelles pour admirer madame merle couver sa progéniture. Depuis deux jours, les « merluchons » sont nés. Ils ne sont pas bien beaux mais ils se transformeront et viendront manger les cerises du jardin avec mon blanc-seing.

Ce qui est le plus fondamental dans ce changement dû au confinement, c’est le rythme de vie avec mon conjoint! Car passer H24 de mon temps avec lui est aussi inédit que le covid19. Depuis nos 35 ans de vie commune, jamais cela n’était arrivé !

Alors, une charte fut pensée et édictée par nos soins :

-Se parler sans s’énerver, surtout lorsque chacun tient à sa position mordicus

-Partager les tâches ménagères, un jour sur deux

-Pour les repas, j’en garde la préparation si je veux que ce soit mangeable, il ne sait décidément pas cuisiner !

-A charge de revanche, ce qui concerne la tonte de la pelouse et les diverses petites choses afférentes au jardin, c’est pour lui !

-Ne pas me déranger quand j’écris, à part cas de force majeure

-Gymnastique obligatoire tous les jours pendant un quart d’heure minimum pour éviter l’accélération des kilos dûs à cette période particulière

-Ne pas le déranger lorsqu’il écoute sur France-Musique des mélomanes extrêmement pointus parler de la façon dont un même morceau est dirigé par des orchestres différends

-Ne pas le déranger lorsqu’il fait des siestes prolongées sur sa chaise longue, et que faute d’avoir mis un chapeau de paille, il attrappe une insolation carabinnée avec vomissements et maux de tête très violents

-Me transformer en infirmière seulement après, car avant, on est dans le « ne pas déranger »

-Faire un trivial pursuit par jour pour combattre l’Alzeimer

-Une partie de scrabble en fin de journée pour essayer de choper les places de lettres ou mots « compte triple »

-Une ballade par jour sauf quand il pleut trop

-une cueillette de fleurs des champs dès que le bouquet précédent rend l’âme

-Un temps de lecture indispensable à chacun

- Partage d’impressions sur nos peintures pour une critique constructive

-Lui laisser gèrer ses affaires de travail

Bien sûr, il y a les entorses inévitables dûes à nos imperfections, mais cette charte nous a paru importante pour entamer un temps que nous n’avons jamais vécu ensemble, et elle nous fait rire à chaque fois que nous échouons à la suivre à la lettre !

Inéluctablement, il faudra revenir à Paris , et reprendre notre vie là où on l’a laissé. Différemment, je le souhaite, mais, comme pour l’instant, la terre ne s’arrête pas de tourner, il sera nécessaire de compter avec cet espace-temps que nous avons connu. Comme je me dis qu’il ne sert à rien de s’angoisser pour un avenir incertain, je vis ce présent intensement.

Ici et maintenant, sans occulter la fureur des mesures et contre-mesures, des morts, du chagrin de perdre des proches, c’est l’alpha et l’oméga de ma vie de confinée.

Véronique M.