08B - Bénédicte/Fredaine L'écritoire rouge

L’écritoire rouge

En ce jour de mai 2020 le confinement n’est pas encore levé. Les trois petites cousines ont décidé de ranger le grenier. Les rayons du soleil qui pénètrent par le vasistas s’attardent sur les ribambelles de toiles d’araignées. Les trois petites n’aiment guère les araignées, mais elles sont avides de découvertes.

Ranger demande tout d’abord que l’on explore. Elles commencent par une malle qui les intrigue depuis longtemps : la malle de tante Adélaïde. C’est une malle en bois léger, en frêne probablement, les coins sont renforcés par des angles en laiton, deux fermoirs métalliques tiennent le couvercle bombé bien clos. De chaque côté de cette longue malle une poignée facilite le transport à deux personnes. On leur a dit qu’elle datait du 19ème siècle, en raison de sa forme au couvercle bombé.

- Mais oui, tu te souviens, on nous a dit que cette forme venait du savoir-faire des tonneliers : pour eux la forme arrondie est résistante et facile à renforcer le cas échéant par une latte de bois formé ou une lame de métal.

- Je ne vois pas bien le rapport entre un fabricant de tonneaux et une malle, mais enfin, si ça te fait plaisir…

- En tout cas ce qui est certain c’est qu’à l’époque de la fabrication de ces malles, les bagages étaient transportés sur le toit des diligences, sans protection des intempéries. Alors le couvercle bombé facilitait l’écoulement de la pluie. Plus tard quand vint l’idée d’empiler les bagages pour gagner de la place, on fabriqua des couvercles plats.

Un peu émues, avec une grande délicatesse, elles soulèvent le couvercle dont la course est retenue par un ruban fixé au châssis. Un parfum poudré monte des premiers objets qui apparaissent. Des gants, un éventail, un face à main, des mouchoirs savamment brodés, diverses soieries. Les gants sont en peau ; leur peau extrêmement fine, de couleur blanche, cache l’avant-bras et la moitié du bras. A la hauteur du poignet, trois petits boutons en nacre permettent l’ajustement final. Mais la tante Adélaïde avait des mains si menues qu’aucune des trois fillettes ne parviendra à les enfiler. Quelle déconvenue.

Elles poursuivent leurs investigations en soulevant le châssis qui contient ces objets raffinés. Juste en-dessous, un grand carton plat occupe presque toute la surface de la malle. Il est fermé par un ruban délicat, qu’elles dénouent avec précaution. Elles n’oseront pas déplier la robe en soie noire qu’il contient. Elles le mettent de côté, bien refermé et continuent leur chasse aux trésors.

Un petit objet brille dans le rayon de soleil filtré par la lucarne.

- Oh, regarde, c’est un carnet de bal ! Il s’est échappé du carton. Est-il en ivoire ou en nacre ? Celui-ci est en ivoire. Les petites lamelles que tu vois sont reliées entre elles par une seule attache et s’ouvrent en éventail. Sur chacune on inscrivait le nom du garçon auquel on avait accordé telle ou telle danse. Ici il est écrit Gaston et ici... Gaston. Là, rien, c’est effacé, là aussi, ah voici encore un prénom, Gaston, toujours Gaston.

- Dis donc, elle y tenait à son Gaston, la tante Adélaïde !

- On dirait bien ! Bon, on continue ?

- Et là qu’est-ce que c’est ?

Tout au fond de cette malle extraordinaire elles découvrent précieusement emballé dans du papier de soie froissé, ce qui semble être un porte-documents en cuir souple, d’un beau rouge bordeaux. C’est une écritoire contenant de grandes feuilles de papier d’un blanc écru, dont les bords ne sont pas coupés à vif comme aujourd’hui, mais mal ébarbées, comme le papier fabriqué feuille à feuille. Pour écrire, point de stylo bille, mais une plume, qui a peut-être été autrefois une plume d’oie, dont la pointe taillée garde des traces d’encre violette. Et un minuscule crayon à mine de plomb. Celui utilisé pour le carnet de bal ? Peut-être. Caché sous le rabat cousu, un tout petit carnet, pas plus haut que la paume de la main. Les pages craquent un peu lorsqu’elles les entr’ouvrent. Une écriture toute fine, penchée, a tracé à l’encre violette des petits poèmes exquis sur l’amour qui rime, bien sûr, avec toujours.

Cachées sous le rabat, d’autres pages sont soigneusement pliées en quatre, rassemblées par un ruban qu’elles font glisser. Le papier est chiffonné, il semble avoir séjourné sous la pluie. Mais à la lecture des quelques mots qu’elles parviennent à déchiffrer, elles songent que ce sont des larmes qui ont mouillé la feuille. La missive rapporte comment un soldat, prénommé Gaston, fauché par une balle reçue en plein cœur à l’instant où il jaillissait hors de la tranchée, était tombé à la renverse. Sa capote bleu horizon était transpercée d’un seul et unique trou. Gaston, l’homme du carnet de bal… Tante Adélaïde, toute jeune au début de la guerre de 1914 avait perdu son grand amour. Connu d’elle seule, ce premier amour aura été aussi le dernier, il sera resté unique. Dans la famille, ne disait-on pas, prenant une mine affligée, que tante Adélaïde était restée vieille fille ? Jamais elle n’aura pu s’en remettre, toute sa vie elle aura pleuré l’homme à la capote bleu horizon, ce vêtement posé là, au fond de la malle, plié de telle sorte que l’on puisse voir cette unique perforation, cernée d’une brûlure sombre.

Du paquet de lettres tendrement attachées ensemble, une photo s’échappe. Une photo de jadis, cartonnée, aux angles arrondis, dorée sur tranche. Elle figure un jeune officier. Parfaitement coiffé, la raie impeccable sous le soleil éclatant, le visage long et fin sourit à peine, les yeux regardent l’objectif, bien droit. Aucune mention au dos, aucun nom, aucune date. Est-ce lui ? Peu importe, cette photo sépia dégage une nostalgie dont les petites ne pourront se séparer. Elles sont bouleversées par les souvenirs enfouis au fond, tout au fond, de cette malle demeurée là, emplie des trésors d’une vie coupée nette. D’une vie qui n’avait plus de raison d’être, dont la malheureuse jeune fille ne pouvait parler à personne, à l’époque cela eut été inconvenant.

Elle avait vécu son confinement à elle, seule avec elle-même et son souvenir, confinée à jamais en son for intérieur, enfermée dans sa détresse intime, le confinement le plus détestable que l’on puisse connaître.

Les trois cousines ont le sentiment d’avoir volé un secret. De quel droit ont-elles violé l’intimité de tante Adelaïde ? Penaudes, elles rangent convenablement les différents objets témoins de cette vie passée dans la tristesse, elles quittent le grenier sur la pointe des pieds.

Fredaine