08B - Christine B. La lettre improbable

La lettre improbable

Que faire en cette période de confinement, alors que je ne suis toujours pas équipée du matériel adéquat pour le télétravail ? Du rangement peut-être ? Bof pas très réjouissant dans cette période un peu morose quand même ! Et si j’essayais plutôt de me mettre au scrapbooking depuis le temps que je veux essayer. C’est décidé je vais faire un album en souvenir de ma grand-mère.

Ma grand-mère est née en 1918, elle a connu les deux guerres et certainement les restrictions et les privations et de fait, comme beaucoup de personnes de cette génération, elle avait tendance à faire des provisions au cas où. Dans la malle que j’ai précieusement gardée dans laquelle se trouve ce qu’il me reste d’elle et de ses souvenirs j’ai d’abord retrouvé sa collection de savons de Marseille. Au milieu d’eux se trouvait une vielle boîte en ferraille jaune et bleue, un peu rouillée « y’a bon Banania, le petit déjeuner familial ».

Je m’attendais à trouver à l’intérieur de cette dernière une multitude de photos mais pas du tout. Elle contenait une grosse liasse d’enveloppes sur lesquelles j’ai reconnu mon écriture.

J’ai toujours eu avec ma grand-mère une relation particulière, peut-être parce que je suis née dans son épicerie, ce qui n’est pas donné à tout le monde il faut bien le dire. Aussi loin que mes souvenirs remontent il y a toujours eu entre nous une très belle complicité, beaucoup d’amour et de respect mutuel.

Durant toute mon enfance, mon adolescence et au début de ma vie de jeune femme, elle a toujours été ma confidente privilégiée. Avec elle je pouvais parler de tout car elle avait cette faculté plutôt rare de ne jamais porter de jugement, tout au moins avec moi. Je pouvais donc aborder librement mes peines de cœur, mes embrouilles avec mes amies, mes parents, mes projets d’avenir. Quelque soit le sujet elle écoutait attentivement, pleine d’empathie à mon égard et avait toujours un conseil ou un mot de réconfort pour moi.

Quand j’ai eu mon premier poste j’ai dû partir à Rouen. J’avais à la même époque une proposition pour un travail à Cognac, beaucoup plus proche d’Angoulême. Nous étions tristes à l’idée d’être séparées l’une de l’autre mais contrairement à ma mère qui avait fait un véritable scandale, prétextant que je ne pensais qu’à partir de la maison, ma grand-mère, elle, approuvait mon choix car l’entreprise qui allait m’employer offrait des possibilités d’évolutions beaucoup plus intéressantes que celle basée en Charente.

Du fait de mon départ nous avions convenu de nous écrire toutes les semaines et nous avions tenu parole. Retrouver toute cette correspondance aujourd’hui est un véritable plaisir. Je commence donc à relire quelques lettres avec délectation. Au milieu de la liasse je trouve une enveloppe différente des miennes, sur laquelle ne figure aucun nom. L’envie de l’ouvrir est évidemment très forte, j’hésite quelques minutes mais ma curiosité l’emporte.

Le papier sur lequel est écrit cette lettre est froissé et par endroit l’encre est étalée, comme noyée par des larmes. Voici son contenu :

« Le pays du non-dit et du silence existe. Je le sais, je l’ai connu pendant 3 ans. Les demi-mots, les demi-phrases, sinon les mots ou les phrases extorqués difficilement mais si peu !!! Sinon le silence.

Comment peut-on qualifier le non-dit ? Je pense mais je ne dis pas ; j’existe mais je ne fais pas ; je subis mais je me drape dans mon silence et personne ne sait ce que je pense car j’évite surtout de le dire.

Ce pays du non-dit c’est aussi et surtout celui la non existence ! J’existe à travers quelques autres mais surtout il ne faut pas trop remuer la surface de l’eau qui paraît pure et limpide, mais surtout qui doit paraître pure et limpide. Il ne faut pas faire remonter la boue qui risquerait de la troubler. Je ne bouge que dans les limites où personne n’est atteint et il est plus intéressant pour moi de lâcher par une pirouette ou par le point faible de ceux qui m’entourent mais surtout il ne faut pas que je bouge mon confort intérieur.

Mais quel confort intérieur me direz-vous ? Celui, énorme et caverneux de mon silence intérieur ! Qu’il est confortable, qu’il est doux et surtout il ne me dérange pas du tout. Il me détend, il ne me fâche pas, il ne résonne que pour moi.

Quand je sens qu’on essaye d’y pénétrer, je me fâche et me mets sur la défensive. Agressivité extérieure et silence intérieur sont les deux mamelles de mon fonctionnement profond.

Une surface lisse, pas de bosse ni de crevasse. On glisse dessus mais elle est impénétrable.

Les seules choses qui te font bouger : ta fille et plus encore ta petite-fille.

C’est déjà une bonne chose car toutes les deux bougent, pas dans le même sens peut-être mais elles, elles bougent !!

Et voilà, moi j’ai fait le tour du pays du non-dit. Tour bref peut-être dans les mots mais long et frustrant durant ces 3 longues années, résumées aujourd’hui certainement très brièvement, mais je n’ai plus envie ni de disserter, ni de m’attarder.

C’est tout ce qu’il me reste d’une histoire qui me tenait à cœur et que j’espérais faire bouger encore et encore. J’aurais aimé quitter ce pays avec des paroles, même de rupture et donc violentes, mais avec les paroles de l’habitante de ce pays.

Mais je n’aurais même pas eu ce bonheur car dans ce pays le silence est d’or et je n’ai donc pas pu rencontrer la part de folie et d’humanité que j’aime par-dessus tout.

Je me rends compte aussi que durant toutes ces années, j’ai beaucoup donné mais, tout compte fait, très peu reçu.

Si, j’ai eu ton corps mais j’en arrive à me demander si j’ai réussi à ne serait-ce qu’effleurer ton âme et ta conscience. Cette interrogation, je l’aurais longtemps car je ne pense pas que tu me répondras car je suis certain que tu n’as rien à me dire ou du moins tu n’as plus rien à me dire.

Je voudrais te souhaiter bonne route ou bon vent, mais je ne suis pas sûr que tu le reçoives avec plaisir. Non, finalement je ne te souhaite rien. Ce rien dans lequel tu te complais et que j’ai essayé, sans succès, de bouger.

Tu t’estompes petit à petit de mes gènes et de ma mémoire et j’espère que je t’oublierai très vite car j’ai besoin de vivre, de créer, de diriger ma vie avec mes gros défauts et mes petites qualités et sans toi. Vivre sans toi.

Ça va être dur car tu m’as marqué d’une façon indélébile, parce que je t’ai vraiment aimée de tout mon cœur et de toute mon âme mais aussi de tout mon corps et de tous mes sens mais je crois que tu as tout fait pour que je ne t’aime pas. Tu as peut-être raison. Tu as très certainement raison. »

A la fin de ma lecture j’ai essuyé les larmes qui coulaient sur mes joues. J’étais à la fois bouleversée, émue et très triste. Je réalisais que ma grand-mère n’avait toujours été à mes yeux que ma petite mémé, que je ne l’avais jamais imaginée en tant que femme. Il faut dire aussi que je n’ai jamais connu mon grand-père qui l’avait quittée peu après la naissance de ma mère, je n’avais même jamais vu une seule photo de lui. De plus je ne l’avais jamais vue en compagnie d’un homme.

L’allusion de ce monsieur, dont je ne connais même pas le prénom, à mon existence et à celle de ma mère m’interpelle. Ma grand-mère ne vivait-elle vraiment qu’à travers nous ou trouvait-elle ce prétexte pour ne pas s’engager et risquer de souffrir à nouveau d’une séparation ? A-t-elle sacrifié sa vie de femme pour nous préserver de je ne sais quelle potentielle future trahison de la part de ce monsieur qui avait pourtant l’air, d’après ses écrits, de l’aimer sincèrement ?

Je suis restée un long moment à réfléchir et me remettre de mes émotions. J’étais heureuse à l’idée de penser que même sur une courte période ma petite grand-mère avait sans doute connu de grands moments de bonheur en compagnie de son amoureux.

Ce pays du non-dit finalement je pense qu’il existe et qu’il doit vraisemblablement être très peuplé …..

Christine B.