08B - Françoise L. Vingt ans après

Vingt ans après.

Nous sommes en 2040, le 8 mai précisément. Alicia, son corps svelte moulé dans une combinaison de fibres de bambou, file en moto électrique sur les routes du Perche. Après Mortagne, elle s’égare. Elle vérifie, les coordonnées GPS sont correctement enregistrées dans le pilote automatique. Sa mère, Lisa lui a expliqué longuement, à l’église prend la route qui monte, laisse passer deux, trois propriétés, après le tournant descends à gauche, tout en bas tu trouveras la maison. Pestant après sa mère, Alicia gare sa moto sur le bord de la route, en descend et s’assoit, arrachant rageusement les pissenlits. Lisa l’a induite en erreur. Ses souvenirs sont trop vieux, c’était avant ta naissance a-t-elle dit, juste à la fin de la grande pandémie, il y a vingt ans. Son portable n’a plus de batterie, la nuit tombe, la pluie menace, elle ronchonne la tête dans ses genoux : « Pourquoi, mais pourquoi ne suis-je pas restée devant mon écran, une simple visite virtuelle suffisait! Elle lève la tête, surprise : Un chat, cela existe encore ? »

« Oui, répond le chat aux yeux verts, je suis le Gardien. Suis-moi »

Alicia abasourdie n’en croit pas ses yeux, se lève. Le chat l’entraîne à travers champs, ils s’engagent dans un chemin creux bordé de trognes. Le chat a disparu. Derrière les arbres elle entrevoit une longère, un rosier rouge orne la façade. Les volets sont fermés, la vieille porte entrebâillée, elle entre. Une impression la saisit, non, plutôt une odeur d’herbe coupée, de pain grillé et de café. Elle reconnaît la toile du papier peint, elle est déjà venue ici, elle en est sûre. Une grande cheminée occupe le fond de la pièce, deux fauteuils moelleux l’entourent. Sur la table une cafetière, deux bols, deux cuillers, des restes de pain. Elle tire un fauteuil et s’assoit face à la cheminée, pensive: « Curieux, les habitants sont partis hier, ils ont tout laissé».Son œil est attiré par une enveloppe jaunie, glissée sous le torchon à carreaux. Elle la prend, l’ouvre et déplie une lettre. L’écriture est encore lisible, Alicia déchiffre la date et lit à voix haute:

Le 8 mai 2020

Chers Confrères et Chères Consœurs d’écriture

Le dé-confinement est imminent, nous allons chacun, retrouver notre quotidien et nos activités. Je prends la plume à mon tour pour vous conter mon confinement :

Le seize mars, au soir le président nous a annoncé la nouvelle, brutale, irrémédiable. Nous étions aux confins de la Bretagne, là où la Vilaine rejoint la mer. Nous cherchions mon mari et moi un nouveau port d’attache. Je me souviens, la veille ou l’avant-veille le beau Le Clézio présentait sa chanson bretonne, nous l’avions écouté charmés, encore innocents. Nous étions bien loin de nous douter combien l’apparition de l’auteur de la Quarantaine était prémonitoire. La malice d’un minuscule petit virus nous précipitait tous dans l’inconnu. Ce n’était pas un coup d’éclat des hackers. Cette épidémie virale était bien d’origine naturelle. Les grandes et petites librairies fermaient, plus de culture que de la nourriture ! Une fois l’effet de sidération passé, la décision est prise : quitte à être confinés, autant être perchés. Adieu les falaises de la mine d’or, adieu l’ouest-France déposé tous les matins par notre hôte, adieu le bistrot de l’annexe du port. Avec la bénédiction de la gendarmerie nous voilà partis sur les routes désertes, éclairés dans le noir de la nuit par quelques phares de poids lourds.

Nous voici confinés, avec la nature comme royaume, les chevaux comme compagnons. S’asseoir sur le banc, sentir le soleil sur ma peau, caresser la chatte aux yeux verts, regarder les tulipes éclore : le bonheur. La nature déborde, le printemps explose, éclosion de pâquerettes dans la prairie, symphonie des oiseaux au faîte des arbres, tout cela dans un épais silence dénué d’humains. Dans un premier temps je sublime le confinement, je clame protéger c’est soigner. Par internet je participe à un poème dédié aux générations futures. Le temps passe, Lundi ressemble au Dimanche et jeudi au mardi. Notre vie s’organise. Nous partons tous les matins, le bâton à la main pour une longue marche, nous sortons de notre tanière pour voir au loin la ligne des collines, la flèche d’un clocher, la brume de l’horizon. Notre randonnée quotidienne s’achève toujours à l’orée du village, telle une frontière infranchissable. Dans ces escapades je suis l’héroïne du « mur invisible » magnifique livre de Marlen Haushofer. Le soir nous jouons tels des chamans, avec le feu, un cercle de grosses souches, un embrasement de flammes au centre. Pâques est ainsi fêté au champagne. Ce lundi là notre peine est prolongée d’un mois. A l’euphorie, succède le doute pour les jours à venir, l’inquiétude mêlée d’amertume. L’usure des soignants, je l’entends, elle est mienne.

Le premier avril vint un message de Sybille, une éclaircie dans ce ciel couvert, par la fenêtre enfin la lumière: des gerbes de mots, un lien se tresse. Mon confinement change de visage. Avec vous je bondis sur les buildings, traverse la peste à Venise, ressent la douleur de l’absence. Dans le jardin je ris avec Marguerite Duras, rougi devant Agathe. Mes repas sont de véritables festins : en entrée, dolmadakias, œufs « simple comme bonjour » à volonté, en plat de résistance couscous de Mireille ou borsch de Natacha. Je garde toujours une petite faim pour les treize desserts. Je décline le régime monocellulaire, préférant m’enfuir avec Alice au bout du monde. L’intrus Covid19 joue le trublion, il traine aux Buttes Chaumont, mixe de la mort au rat dans le fondant du chocolat. Je ne me lasse pas d’aimer les premiers comme les derniers, leurs mains amoureuses m’enlacent et me font valser. Mes nuits sont faites de vos mots légers et voluptueux, mes jours s’émerveillent de leur phrasé subtil et sensuel.

Mes frères et sœurs de confinement, au creux de mon cœur je garderais votre souvenir. Merci à vous tous, prenez soin de vous.

Françoise L.