08B- Marie -France de M. - Morsure

Morsure…

Il n’y a pas plus émouvant que d’ouvrir les vieilles malles, les vieux cartons entreposés dans les greniers. Un après-midi, lors d’un séjour chez ma grand-mère, l’ennui m’avait poussé à errer dans cet antre merveilleux, ce royaume traditionnellement attribué aux araignées et aux souris. Une force quasi magnétique me guida vers une vieille boite à chaussures nouée d’une faveur violette défraichie avec, inscrit sur le dessus, le mot : Morsure avec un M majuscule. Un titre curieux, le carton de la boite étant intact ! Quel secret allais-je bien découvrir…. Et surtout avais-je le droit de plonger au cœur de ce mystère, propriété du passé ? Toutes ces questions me remplissaient de fébrilité. Je soulevai délicatement le couvercle et un parfum d’encens s’éleva immédiatement, tel le génie d’Aladin sortant de sa lampe magique. J’aperçus alors une petite boite de cônes à brûler, un peu racornis par ce temps qui passe inexorablement. Puis je soulevai un papier de soie recouvrant deux photos, celle d’une femme d’une grâce ineffable dans une robe de satin blanche moulante, coiffée d’un chignon lourd tombant sur la nuque et celle d’un homme moustachu, le regard coquin, tenant une élégante canne à la main droite. Mon imagination se mit à vagabonder, que dis-je à galoper. Deux êtres au physique aussi flatteur avaient forcément vécu une histoire d’amour assortie à leur beauté… J’aperçus ensuite deux paquets de courrier que je décachetai aussitôt, l’un arborant une écriture virile, nerveuse, resserrée et l’autre revêtu d’une calligraphie aux caractères beaucoup plus déliés.

Ce que je lus me plongea dans un état extatique jusqu’au moment où je tombai sur les reproches virulents de Madame, adressés à son amant.

« Cher Rodolphe, Mon cœur d’amour,

Je suis désolée de vous voir sombrer depuis plusieurs mois dans l’ivresse des alcools forts et du Baume de Venise que vous appréciez au point d’en boire une bouteille à chaque repas… Hier, vous m’avez traitée comme une soubrette

alors que je vous demandai, le plus aimablement du monde, de ralentir votre consommation : Foutez-moi la paix ! M’avez-vous assené. J’étais abasourdie devant votre muflerie si brutale».

Ma très chère Aude, mon ciel d’amour,

Pardon à genoux pour cette muflerie si brutale. Je ne recommencerai pas… »

Cher Rodolphe,

Voilà une promesse d’ivrogne… Pour ne plus recommencer à me maltraiter, il faut arrêter de boire, tout simplement».

Ma chère Aude, ma divine,

Vous me demandez d’arrêter de boire… De stopper net le nectar de mon quotidien. Je n’en ai pas le courage… En quoi cela vous gêne-t-il ? Sachez néanmoins et je n’aurai de cesse de vous le répéter, que vous êtes toujours le grand amour de ma vie. Que vous faut-il de plus ?

Cher Rodolphe,

Je constate que le soi-disant grand amour de votre vie passe bien après la dive bouteille ! Vous m’obligez à vous décrire le fond de ma pensée. Hé bien, vous l’aurez voulu : vous rendez-vous compte que votre corps s’imprègne d’alcool et exhale le parfum si vulgaire de la vinasse ? Désormais, vos baisers commencent à empester. Où s’est envolé votre merveilleux parfum naturel d’antan ? Par ailleurs, vous me donniez des gages physiques de votre tendresse. Or, cela fait plusieurs semaines que vous ne me touchez plus… L’alcool attaque votre membre viril de façon inexorable, le rendant de plus en plus impuissant à chaque minute qui passe. Votre envie de faire l’amour avec moi en prend un sacré coup… Hélas, ce n’est plus un coup sacré !

Chère Aude,

Jusqu’à présent, je n’avais pas remarqué que vous aviez le sens de l’humour et surtout que vous pensiez… Que voulez-vous, je vieillis… Vous attribuez à l’alcool ce qui est essentiellement le défaut de l’âge.

Cher Rodolphe,

Je constate que l’ivresse mène à l’insulte… D’après mon expérience amoureuse, l’homme de 50 ans est loin d’être un vieillard ! Aujourd’hui, je vous hais autant que je vous ai aimé. Je pars vers d’autres cieux afin d’effacer la morsure au cœur que me cause votre infâme conduite. Bon vin et bon vent.

Chère Aude,

Votre révolte me met autant de baume au cœur que le Baume de Venise. Je n’avais pas remarqué à quel point vous aimiez faire l’amour avec moi… Je vous joins le dessin de mon membre viril au repos… Cela vous fera un souvenir de plus avec la redingote de velours garance et le bracelet en diamant et émeraudes que je vous ai offerts la semaine passée.

Cher Rodolphe,

Pensez-vous qu’un bijou, aussi magnifique soit-il, puisse remplacer le plaisir de deux corps enlacés ? Dois-je comprendre que non seulement l’alcool m’arrache l’homme de ma vie mais encore que celui-ci me reproche les bijoux et les vêtements qu’il m’offre ? Quel homme oserait laisser totalement nue une femme comme moi ? Votre fausse générosité me laisse sans voix.

Chère Aude,

Mais pas sans plume !!! La nudité vous va si bien, d’ailleurs elle me manque infiniment. Dommage que vous ne désiriez plus me voir…! Je viens d’acquérir à votre intention le rubis de dix carats couleur cœur de pigeon que vous aviez remarqué mercredi chez votre bijoutier préféré… Il me faudra donc, pour vous oublier, rencontrer l’âme sœur qui se contentera de mon « parfum si vulgaire de la vinasse »… Je vous pleurerai toujours, ma belle princesse.

Rodolphe si chéri,

La seule pensée de vous faire sangloter me bouleverse… Je ne connais aucun homme plus séduisant que vous. Rendez-vous comme d’habitude demain après-midi chez moi… Je ne vous ai jamais autant aimé. Pour fêter votre venue, j’ouvrirai la meilleure bouteille de ma cave que nous dégusterons ensemble.

Cher éclat de mes prunelles,

J’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer… J’ai perdu ma fortune au jeu. Et par conséquent, j’ai dû revendre le bijou que je vous destinais. Demain, j’arriverai donc… tout nu, ventre à terre ! Ce qui, à lire vos lettres, devrait vous ravir !

Monsieur,

Vous avez sûrement perdu votre fortune en étant aviné. Désormais, je ne partagerai plus l’ivresse de la vie avec vous. A Dieu…

Marie-France de M.