08B-Jean-Pierre G. Les sirènes de Berlin

Zone soviétique Berlin 22 février 1953

La foule est canalisée par des barrières métalliques. Fusil à l'épaule, les sentinelles russes font les cent pas.Trois civils en long manteau sombre coiffés d'une chapka contrôlent les passagers débarquant du Paris Francfort Berlin en zone soviétique.

L'horloge là haut indique 9 heures. Kurt qui a envie d'un café doit d'abord passer au bureau de change, car il a omis de changer ses francs pour des marks hier midi en Gare de l'Est. Au fond de sa poche un ticket de métro troué et la dernière lettre contenant la photo de sa fiancée qui ne devrait pas tarder à arriver au rendez-vous, précisément sous cette grosse horloge.

Il tend ses papiers à l'un des trois types qui les garde pour examen complémentaire.

• Tu es seul, tu viens de Paris?

• Oui, enfin à côté ; j'ai rendez-vous juste là-bas avec cette personne ... et Kurt sort la photo d'une accorte femme souriante en chemisier clair , cheveux remontés sur la nuque et collier de perles. C'est elle, ma fiancée!...

Le type regarde puis amusé, adresse un clin d'œil à l'un de ses collègues qui commente en russe:

• A mais celle là on la connaît bien, c'est notre petite sirène …! Viens, tu vas nous suivre au bureau d'enregistrement.

Un militaire entr'ouvre la barrière et les escorte sur la cinquantaine de mètres les séparant du dit bureau. On prie notre voyageur de déposer son bagage.Un comptoir en marbre encombré de sacs et valises ouverts, des femmes, allemandes, posent des questions et mettent de côté divers objets extraits avec circonspection. Derrière elles, leur chien tenu en laisse, quelques sentinelles vêtues de gris et casquées. Ce nouveau casque de la jeune Armée Populaire rappelle vaguement celui que portait Kurt lors de son séjour en France, avant le sinistre épisode d'Août 1944 vers Chambois en Normandie, là où il s'était rendu, terrassé par la peur et la faim.

La peur, dans cette meule de foin en plein milieu d'un pré où vaches et veaux broutaient sous les pommiers, partant au galop quand surgissaient les Spitfire au ras des haies.

Il avait réussi à chaparder le pantalon, la chemise et le béret suspendus sur un fil dans un jardin proche puis avait roulé en boule cet uniforme vert de gris détesté, au creux d'un fossé.

Après réflexion il y avait ajouté son Mauser, inutile sans munitions

« Verdammter Krieg ! Putain de guerre ! »

Caché au creux de cette meule, il entendait parfaitement les chars américains sur la route proche, les tirs saccadés suivis des cris de ses camarades qui se rendaient, mains sur la tête à des soldats aussi jeunes qu'eux.

La nuit, furtif, il se rendait à l'étable, buvait le lait trait dans la gamelle du chien ; au poulailler il trouvait quelques œufs, prestement emportés dans son nid de foin odorant.

Une chouette lançait son cri aigre et dans les moments d'accalmie on percevait le chant des grenouilles venant de la mare proche.

Au matin du 4 ème jour, n'y tenant plus, Kurt traversa l'herbage, ignorant le chien hirsute en quête d'une caresse (ils se connaissaient.....)

Sursautant, la fermière avait laissé tomber le seau dans la litière s'exclamant :

• Mais qu'est ce donc qui vous amène à c't'heure au cul de mes vacques ??

• Krieg Vorbei ….....Maintenant guerre finie …. ! avait il répondu levant les mains et faisant quelques pas vers la femme.

• Allemand ?? Deutsch Soldat ? demanda -t-elle ?

Elle réfléchit un instant.. « Komm...manger et laver à la maison... ! »

• Gut ….Danke sehr Bien...Merci beaucoup ….....

Il répondit à son sourire, l'aidant à porter le bidon de lait vers la laiterie proche .

Devant un bol de café au lait il fit comprendre aux enfants que combattre ne l'intéressait plus et qu'il souhaitait sortir vivant de cet enfer. La fermière appela son aînée et lui tendit un courrier écrit à la hâte :

• Ma Jacotte, vas vite porter ce message au maire...tu passes par derrière et si des américains t'arrêtent, dis leur que je suis malade ...Allez file.... !!

Berlin 9h 30 bureau d'enregistrement.

• Ouvre moi cette valise ! ordonne la femme;

Kurt s'exécute, sa langue maternelle résonne à nouveau, certes les ordres claquent encore, il est habitué. Voilà longtemps que cette langue aimée n'a pas sonné autrement, mais derrière toutes ces tracasseries, il y a sa fiancée.

• Oh les amies !........... mais regardez moi ça ! Une épicerie ambulante : chocolat, café, oranges,des crayons bic et des pelotes de laine.... Tu viens de France mon garçon ? Poursuivant sa recherche ... «Et pas de Cognac ? Non pas de Cognac ! »

A ces remarques l'un des gardes s'approche et saisit une orange qu'il mord à même l'écorce provoquant le rire de la femme et de ses collègues. Saisissant ces trésors elle les dépose dans différentes caisses sur les étagères proches, y ajoutant la paire de chaussures neuves achetées la veille.

Les trois sbires,témoins de la scène signifient à la femme que la fouille doit s'achever. Kurt est alors conduit dans un bureau ,un jeune officier de la police allemande entre, le priant de s'asseoir.

Monsieur Kurt Schneider né à Dresden en 1915 ; vous avez servi en Espagne en 1936 puis en France dès 1943 comme auxiliaire de santé.... Exact ?

• Exact Herr Offizier !

• Avant la guerre que faisais tu ?

• Tailleur dans un atelier de confection à Dresden

• Propriété d'un Juif je suppose, as-tu des contacts avec ta famille ?

• Non aucun depuis 1944, je servais à Brest en Bretagne

• Oui merci je connais , j'étais dans les sous-marins à Lorient

• As-tu adhéré au Parti National Sozialiste ?

• Non jamais, j'étais communiste en 1934.. Herr Offizier

• Kamarade Offizier s'il te plaît.... !

• En France tu as été fait prisonnier en quelles circonstances et pourquoi reviens tu huit ans après la fin de la guerre ??

• Je me suis engagé chez un agriculteur victime de guerre, on m'a bien traité et j'ai renouvelé mon contrat plusieurs fois mais j'avais le mal du pays ... Après avoir reçu les lettres de cette veuve allemande j'ai décidé de rentrer pour fonder une famille et être utile à ma patrie.Euh ….Savez vous si je pourrai bientôt..

• Halt ! Ici c'est moi qui pose les questions …. Compris ?!

Il appelle son assistant que l'on entend taper à la machine dans le bureau voisin ,celui-ci entre et lui remet un dossier. L’officier relit en silence, tend un stylo à Kurt :c'est ta déclaration de « Volontaire au Service de la Patrie et des Pays Frères» ,tu signes là en bas avec mention lu et approuvé. Voici le double à présenter au responsable du camp.

• Messieurs veuillez accompagner le Kamarade Schneider vers sa destination .

Ils repassent sous l'horloge. Kurt ne cherche point la jeune veuve, il sait maintenant que le piège se referme. Ils marchent silencieux le long du transsibérien ; il reste des places dans le wagon de tête aux rideaux tirés.

A chaque extrémité du couloir des gardes parlant russe fument en riant ; sur le quai il sent l'odeur du café vendu par une pauvre femme. Un des hommes à la chapka en commande à la vieille, Kurt sort son paquet de gauloises entamé et l'offre en échange à la femme, saisit le gobelet de café brûlant et s'en va déposer sa valise dans un compartiment vide.

L'annonce informe que le train partira dans une heure via Poznan et Varsovie pour Moscou, Novossibirsk ….etc..

jean pierre Glorieux mai 2020