09B - Bruno - Central Park

Longtemps, j’ai cherché ma place, un lieu, un toit, sans jamais parvenir à m’y sentir vraiment chez moi ; en colocation durant six mois, pris en étau entre, d’un côté, deux soeurs inséparables au rire démoniaque perpétuel et, de l’autre, un copain taciturne au désespoir contagieux ; dans une chambre d’hôtel attribuée en remplacement provisoire du logement précédent malencontreusement ravagé par l’incendie provoqué par la bougie parfumée au jasmin offert à l’une des sœurs par l’ex-petit ami de l’autre ; pendant deux ans dans un deux pièces perché au 19ème étage d’une tour de la Défense d’où je pouvais contempler de nuit de furieux orages illuminant le ciel parisien et une fois l’an en juillet une multitude de gerbes de feux multicolores répartis sur les 180° de mon horizon imprenable mais malheureusement desservi par un ascenseur en fonction en moyenne seulement 350 jours par an ; durant la même période, environ quinze jours dans l’année, chez mon cousin, locataire d’un minuscule studio d’une HLM de banlieue, présentant l’incomparable avantage d’être situé au rez de chaussée mais que je ne quittais que de jour de peur de croiser le voisin et son Rottweiller sans muselière qui ne sortaient qu’à la nuit tombée ; dans le loft dévorant d’une amie insatiable et finalement névrotique où je perdis du poids sans faire rien d’autre que de céder à ses appels diurnes et nocturnes durant une période incertaine et hors du temps vraisemblablement comprise entre quatre jours et cinq mois ; chez mes parents dans la campagne normande où je me refis une santé à grands renforts de pâtés généreux, d’andouillettes sans scrupules, de pommes de terre faussement innocentes et de camemberts décomplexés ; sur les chemins de mon errance existentielle, abrité seulement la nuit tombée sous une toile de tente indécise, partagée entre son rôle officiel et la fonction toute personnelle de filtration d'eau de pluie qu’elle avait choisie de remplir elle-même ; dans un appartement de 250 m² au trente-troisième étage d’un immeuble de l’Upper East Side avec vue sur Central Park durant quelques minutes dans la nuit du 7 au 8 août 1986, avant d’être réveillé par les gouttelettes filtrées par ma toile de tente ravie de me faire la surprise de sa nouvelle fonctionnalité ; dans ma fourgonnette bleue au toit imperméable qui fut tout à la fois mon refuge, ma compagne, mon domicile, mon bureau et mon réconfort indéfectible jusqu’à sa mort un soir d’avril sur le bord de la nationale à proximité du Mont-Saint-Michel ; la nuit suivant le décès, en présence des yeux noisette de Louise et de son amoureux, un type insignifiant et encombrant dont les deux seuls mérites auront été d’essayer de me dépanner et de devoir s’absenter les jours suivants ; et, enfin, dans le lit des yeux noisette que je n’ai pas quittés depuis et que j’emmènerai, un jour peut-être, à Central Park...