09A - Bruno - Les messagers

Tu les as vus arriver. Jour après jour. Les uns après les autres. Ils sont arrivés par surprise. Ils étaient d’abord deux, à la teinte sombre, sur le côté gauche. Tu les as découverts un matin, plantés comme des intrus sur ta peau à peine recouverte d’un fin duvet blond, fièrement dressés, affichant leur certitude d’être attendus. Trop tôt à ton goût. Tu y as pensé toute la journée, vaguement préoccupé : tu n’y étais pas préparé. Puis ils ont été rejoints par leurs frères. Toujours à gauche. Puis sur ta droite. Tu as commencé à les compter. Au fur et à mesure que leur nombre augmentait, tu t’es vu happé par un lendemain inquiétant, attiré par un horizon indésirable. Te laisseraient-ils encore à tes jouets d’enfant ? Pourrais-tu encore t’amuser à plat ventre sur le sol de ta chambre avec tes petites voitures ? Tes livres de contes et légendes auraient-ils encore leur place entre tes mains ? Ou te faudrait-il te consacrer à d’autres jeux, à d’autres occupations, à d’autres plaisirs ? Ce soir après le bain, tu as regagné ta chambre et tu t’es allongé sur ton lit, gagné par une réflexion intense. Tu as jeté un regard circulaire sur ton univers bien rangé, l’armoire de bois sombre, ton petit bureau surmonté de dessins naïfs accrochés au mur et d’une étagère occupée de peluches au poil usé. Tu t’es levé pour empoigner un feutre noir et tu as dessiné par dessus le collant de ton Peter Pan en mousse quelques poils pubiens bien apparents. Tu as contemplé ton œuvre, grotesque, hideuse, puis ta figurine est allée rejoindre d’autres jouets oubliés au fond de l’armoire. Revenu sur ton lit, maintenant tu t’interroges. Comment feras-tu pour freiner la course du temps ? Comment faire pour ralentir ta métamorphose ? Car tu sais qu’après avoir grandi, tu vieilliras. Puis après avoir vieilli, tu mourras. C’est pourquoi les messagers de mauvais augure doivent disparaître. Une paire de ciseaux fera l’affaire. Et, surtout, tu n’en parleras à personne. Tu ne le sais pas encore mais les envahisseurs seront toujours plus nombreux à revenir et tu te lasseras de lutter vainement contre l’inéluctable. Un jour de cet été, sur la plage, à la faveur d’un déshabillage maladroit, ta toison naissante et plus fournie suscitera le fier commentaire de ton père et le sourire gênant de ta mère. Leur regard attendri te révélera enfin à toi-même. Ce jour-là, celui que tu auras été ne sera plus.