09A - Béatrice Z

MOON PALACE ET MOI

Ta carte de visite, c’est le CD dévoyé, détourné, à côté de toi. Il porte, en lettres dodues et rondes, au feutre épais bleu ciel, les deux mots cernés de rose, « MOON PALACE ».

Tu sais bien qu’il ne pouvait pas en être autrement.

Tu vis dans les cartons de livres. Ils te rassurent. Souviens-toi : ils sont prioritaires à chacun de tes déménagements. Carnet précieux, chaque carton numéroté, liste complète de son contenu. Jamais tu n’es aussi ordonnée !

Tu veux partir, t’échapper, une fois de plus… ailleurs.

Tu attends l’autre, qui t’apportera un brin, un semblant, un ersatz, une illusion de sérénité : le lieu, l’endroit, l’antre, l’échappatoire où tu pourras, peut-être, déposer enfin tes angoisses, ton mal-être, ton je-ne-sais-quoi qui bouffe ta vie, qui te torture les entrailles… qui t’a souvent donné l’envie d’en finir.

Où que tu ailles, elle est là, implacable, tu ne seras libre (c’est ce que tu te plais à croire) que lorsqu’elle aura quitté ce monde.

Destin et malheur, la petite, -ta sœur, ta jumelle qui ne l’était pas- avait cinq ans quand elle est partie, c’était juste à la libération, quelle libération ? J’ai quitté ma vie ce jour-là, je ne l’ai jamais retrouvée ; lui, ton frère, parti aussi, il y a dix ans.

Ils t’ont abandonnée, te laissant orpheline, au-dessus d’un vide abyssal, solitaire à jamais, à te débattre avec ce démon, malade dans sa pauvre tête, qui a failli avoir ta peau…

Toi, tu tiens debout parce que l’instinct de vie est décidément le plus fort. Et ton enfant a dix-sept ans. CA c’est du lourd, tout est dit.

La fac des Langues’O, heureusement ; l’atelier de peinture, la musique, du répit pour quelques heures.

Et puis un soir, tu rentres, le répondeur du téléphone clignote : il faut venir, c’est fini. Tu l’as inspirée -et espérée- cette bouffée d’oxygène qui vient te fracasser de soulagement.

Pourquoi être hypocrite ?

Il t’a fallu deux longues années avant l’éruption : tu as explosé en vol, c’était à prévoir, mais deux ans, c’était le temps d’incubation pour que la lave brûlante et glaçante de ton volcan intérieur t’emmène direct en clinique psychiatrique.

Tu en as pris pour cinq mois, à ne pas savoir de quel côté tu allais basculer. Mais l’homme qui a pris en charge ta tête et ton corps en lambeaux, avec une patience parfois désespérée, t’a sortie de ton gouffre maudit.

Merci, merci à lui.

Et aujourd’hui, tu es dans ton nouveau Moon Palace, avec ton CD qui cherche encore sa place… avec hésitations, incertitudes… Ah, s’approprier un « lieu », un endroit, une maison, c’est loin d’être facile. C’est un peu comme apprivoiser un animal que tu ne connais pas, mais dont tu veux à tout prix qu’il t’aime ; parce que toi, tu sais que tu l’aimes, et que tu désires son amour si fort.

Chaque mètre carré, chaque recoin de ta maison sont des inconnus, ils ont déjà vécu mille vies, et tu sens leur âme qui soupire tout autour de toi. Tu y vas à pas comptés, hésitants, d’une pièce à l’autre, tu leur parles, tu leur demandes de t’accepter, de bien vouloir te laisser enfin prendre ta place.

Et toi, tu te poses la question cruciale : que deviendront mes livres après mon départ ?

Ils m’auront aimée autant que je les ai chéris…

Béatrice Z