09A - Jean Pierre G. Le cahier bleu

Le Cahier Bleu.

La salle d'études est calme. Les épreuves du brevet passées, des « grands de troisième » jouent au morpion, et là-bas sur l'estrade le pion discute avec une avenante collègue ; ils fument des Chesterfield au parfum de miel.

Ce mois de juin laisse voir les marronniers en fleurs dans le parc voisin, les martinets lancent leur cri aigre et on perçoit par la fenêtre ouverte, les cris des sportifs de terminale qui s'affrontent dans une partie de volley-ball.

Sagement calé au fond près du radiateur, tu as sorti un bouquin d'anglais mais, planqué dessous tu lis avec délectation les mots doux de Cécile dans ce Cahier Bleu récupéré ce matin dans la poubelle, à l'angle de la galerie B: stratagème subtilement mis au point avec la complicité de Martine, ta voisine et amie d'enfance, helléniste, qui vient au lycée de garçons chaque mardi au seul cours mixte du programme: les cinq filles du lycée d'en bas traversent les galeries sous les quolibets plus ou moins élogieux de garçons en proie aux poussées d'acné.

Fières et indifférentes, elles évoluent la tête haute dans ce monde de blouses grises des internes et de vestes de tweed et cravates en tricot des profs, fumant la pipe en se passant le Canard Enchaîné.

La gouaille et l'accent chantant des fraîchement accueillis d'Afrique du Nord ne parviennent pas à masquer leurs sanglots nocturnes sous les draps au dortoir; ce Juin ensoleillé comble tant soit peu leur nostalgie mais tu ne sais trop quoi dire pour sortir ces nouveaux camarades de leur désarroi.

Dans cette poubelle tu avais donc récupéré le petit sac au précieux contenu: le journal intime de Cécile, cahier à petits carreaux à l'écriture ronde et régulière avec, sur les i,des points ronds comme des bulles de savon.

Le mardi suivant, tu passerais à 30 cm de Martine lorsqu'elle sortirait de grec à 10 heures et elle attraperait le sac coincé sous ton bras; un petit mot de complicité discret ou un message bref : « Cécile s'est tordu la cheville au sport ! » ou « elle s'est pris deux heures de colle en chahutant au cours de musique »

Bref rien qui puisse attirer l'attention dans le tumulte d'une interclasse rythmée par les sonneries .

Relativement risqué, mais ô combien excitant ce jeu ponctue la réciprocité des sentiments.

Tu lis les mots de Cécile ,ému et fier,comme ce soir d'hiver sur ce banc mouillé du jardin public où vous échangiez un baiser maladroit mais encourageant.

Il est arrivé dans ton dos, absorbé par cette lecture, tu n'as rien vu quand deux mains surgissent et subtilisent le cahier bleu.

Interdit, tu attends, ton cœur bat la chamade : il va te prier de le ranger, te demander si ton travail est terminé ...

Mais non .

Alors,regagnant son estrade il lance à la cantonade : « Écoutez moi ça les amis on dirait du Verlaine... ! »

Il s'installe, tourne quelques pages,pouffe de rire et égraine quelques lambeaux de phrases d'une voix de fausset.

Pas de réaction,ni rires ni blagues salaces : le silence de trente pensionnaires. Au fond de ta trousse tu récupères ton compas et calmement avance vers le bureau pour le lui planter dans le dos de la main où il reste fiché. Le cahier tombe ,tu le récupères quand une poigne te serre le bras et t'embarque dans la galerie au pas de course.

Sans frapper, Gérard entre dans l'étude des terminales et t'envoie au fond : « Planques toi ici et attends que je revienne te chercher... Ok ? »

En trois phrases il explique au pion l'objet de cette intrusion.

Tu serres les dents, tu n'as pas vraiment peur .Tu sais qu'il y aura une suite, au pire trois jours d'exclusion, un blâme,au mieux un week end de colle mais à cet instant, tu crains pour Cécile.

Le terminales te connaissent du moins ceux qui jouent au football et qui parfois te sollicitent comme « bouche trou »

Leur pion vient te voir:

- Bon tu as fais une grosse bêtise mais mon collègue s'est mal comporté. Si tu es d'accord je te propose de garder ce précieux cahier en sécurité …Tu le récupéreras au départ en vacances ... »

– D'accord ça marche ! » lui réponds-tu après un instant d'hésitation.

Au final tu écopes d'un week-end de colle et, à la veille des vacances, Gérard le copain d'étude te remet le cahier dans une grande enveloppe annotée d'un « Bonnes vacances et pas d'imprudences ! » Deux jours après l'incident le pion accueillant le lui avait remis et je n'ai pas demandé à Gérard s'il avait pris connaissance de son contenu.

Gerard K. devint un acteur de cinéma reconnu et fut apprécié pour ses productions pédagogiques dans l'Instit et ses escapades dans « Vas savoir ».

A la rentrée tu appris que Cécile avait disparu de la circulation ; redevenue parisienne elle poursuivit sa scolarité dans une pension de bonne réputation loin du petit lycée de province.

Quant à l'ignoble pion ,il fut renvoyé sine die par l'équipe de direction ayant d'autres forfaits plus inquiétants à son actif.

Jean Pierre G.