09A - MF de Monneron -

Autobiographie d'un corps avec nez

Tu avais quinze ans, une frimousse agréable plantée sur un corps plutôt trapu. D’ailleurs, à ce sujet, dès l’âge de 20 ans, ayant pris connaissance de ton rhésus O négatif, tu avais l’habitude de clamer à tout vent que tu appartenais à la plus ancienne race de l’humanité, celle des « chasseurs-cueilleurs », apparus sur terre il y a environ 3 millions d'années … Par conséquent, tu affirmais avec une conviction quasi religieuse, incarner le portrait type de la « femme paléolithique ». Tes copains te surnommaient affectueusement « la femme paléo » ! Lorsqu’un quidam ou un ami osait te demander ton âge, tu répondais : « j’ai une minute, un jour et un million d’années… ». Max, trop heureux de te mettre en boite, te cloua littéralement sur place par une affirmation qui t’affecta momentanément : « Certes, il serait douteux d’affirmer que ton corps s’apparente à celui d’une liane… ». A cet instant précis, tu compris que ta propre lucidité refusait avec l’énergie du désespoir de partager celle des autres ! En même temps, tu l’avais bien cherché : en affichant ton « âge préhistorique », tu te donnais des bâtons pour te faire battre ! Tu en conclus que les Tarzan, affectionnant les corps élancés et sveltes, ne te prendraient pas pour leur Jane ! Voilà, hélas, tout un pan du quota masculin qui s’effaçait avec une brutalité sans nom de ton horizon sentimental : même en exécutant la plus réussie des danses des sept voiles, ton pouvoir de séduction resterait réduit à néant face aux amateurs de lianes ! Heureusement, survivaient les autres : « les hommes paléo » qui avaient la décence de raffoler des jeunes femmes bien plantées sur leurs gambettes. Honnêtement, goûtais-tu les hommes lianes ? Tu soulignais même qu’un homme trop maigre ne t’inspirait aucun désir…

Le temps passant, tu constatas avec surprise l’ampleur de tes mollets, ils étaient devenus ronds tels des boules de pétanque, d’une circonférence phénoménale : à force de monter et descendre les escaliers de la maison, tes jambes s’étaient musclées outre mesure… Ce constat te plongea dans le désespoir absolu, tu conjuras le sort en les mesurant : 45 centimètres de tour de mollet ! Le miroir se montre parfois d’une cruauté difficilement surmontable…

A 25 ans, tu possédais un nez droit, exquis, qui n’avait pas eu besoin de passer sous les fourches caudines des chirurgiens esthétiques, pour exister. Hélas, un matin plus gris que les autres, tu constatas l’apparition d’une légère excroissance de chair sur le bout de ton nez, une petite rondeur lisse, pas une verrue, mais ne contrariant point l’architecture de ton joli visage. Loin de toi le rôle de Cyrano de Bergerac, non, ton nez, ni conque ni triton, s’avérait trop parfait pour servir de perchoir aux petites pattes des oiseaux ! Et pour t’obliger à fabriquer un hanap afin de boire ! Tous ces traits du corps ne modifièrent point ta joie de vivre et tu rencontras avec passion, le père de tes enfants. A 40 ans, tu t’exclamas devant ta fille : « Je vais prendre rendez-vous chez la dermato pour me faire enlever le petit intrus sur le bout de mon nez ». Ta fille te supplia avec véhémence de ne surtout pas le faire, soulignant le fait que cette petite « protubérance » faisait non seulement partie de ton visage et de ton charme mais encore que ta progéniture t’avait toujours connue ainsi. Certains êtres ne sont pas doués pour le changement ! Tu obtempéras en te disant qu’il te fallait seulement considérer l’aspect positif des supposés travers de ton corps : tes jambes musclées ne t’avaient pas empêchée d’être aimée par tes amants, tes amis et ta famille, elles t’avaient permis de tenir debout jusque-là en dépit des nombreux chocs subis et surtout personne ne pouvait te mener par le bout du nez… !

Le plaisir de la vie se boit tel un nectar divin… Ton art de vivre l’illustre à merveille.

© Marie-France de Monneron