09A- Pierrette C. Nez à nez

Nous voilà bien embarrassées, moi et moi même nez à nez, un autoportrait … comme une peinture sur soi? Ça peut s'envisager au mieux comme une peinture sans pinceau, un portrait de moi- même par moi- même, ça me mène où ? peut-être au bout de mon nez, mais j'irais un peu plus loin: Figurez vous; quand vous me dévisagez avec vos yeux de merlan frit, c'est vous que je vois, c'est le reflet de l'effet que je vous fais, quelque chose passe comme un éclair, une transparence, quand vous me regardez quelque chose se passe, sans le vouloir, vous me défigurez, et je ne suis pas sure de vouloir rester, vous me troublez, j'ai à faire, moi, je dois faire mon autoportrait et puis je ne suis pas celle que vous croyez, je suis quelqu'un, une personne, et justement, on sonne , tiens , c'est père !

Enfant, je lui ressemble tellement, on dit que je suis son portrait craché, je trouvais cela dégoûtant, mais nous sommes assignés lui et moi à résidence dans une goutte d'eau. Assignés, mais pas résignés ! et pourquoi pas assassinés ? Pour lui, j'ai de la reconnaissance, d'ailleurs regardez bien ce mot... bien se connaître sans reconnaissance ? Je vous le demande un peu ! D'autant plus qu'à ma naissance c'est lui qui m'a reconnue ..

Baptiste, son ombre, immense, immobile, les bras croisés, il scrute la nuit tombante. Regard bleu mais souvent il voit rouge, poings serrés, ses belles mains contiennent ses colères; peur bleue ... papa quand pour Noël il coupe le sapin, papa pour le tango, qu'on danse dans la cuisine, père lorsqu'il est élu, qu'il nous conduit au bal ,père choisit des grands crus quand nous nous marions. Et puis l'ombre vacille le ciel s'assombrit, son regard est lointain ses colères sont parties ses belles mains tremblent … a-t-il été heureux?

Mère s'approche, regarde ce que j'écris, mère aime les mots, se plaît à lire des textes , elle écrit nos rédacs, mère aime rire à tous nos jeux de mots; Renée est du coté des Costes, c'est comme si elle habitait de l'autre coté de la terre, mère vient de Paris, elle n'aime pas la campagne, les foins, la volaille, la cochonnaille ça la dégoutte...Du coté des Costes j'ai hérité du nez de l'oncle Julien , le pitre expert comptable , par l'intermédiaire de mère qui me l'a transmis direct en nue propriété, Julien avait certainement laissé des instructions précises à ce sujet dans son testament …

Grand mère arrive enfin, l'infirmière, crinière blonde et blouse blanche,croix rouge, elle brode, la fesse provisoire sur le bord du divan, elle sait manier l'aiguille, au tissus , au tricot, et dans les chairs aussi bien sur..Grand maman grimpe aux arbres, elle conduit , nage et plonge en haute mer, escalade les montagnes , seule, elle aime un peu les hommes, pas beaucoup les enfants, grand maman elle «fait jeune» mais un jour elle vieillit, pour elle les aiguilles c'est fini, elle est toujours jolie ,elle quitte notre monde sur un coussin volant, toujours assise sur une seule fesse...

Nous avançons donc dans la vie avec le portrait craché de père, un peu de son humour et de son désespoir, les mots de mère , l'énergie de grand mère et le nez de l'oncle Julien. Ce nez à nez m'a finalement conduit plus loin que je ne le pensais ...

Pierrette C.