09A-Corinne LN - Un demi-siècle

UN DEMI SIECLE

Saperlipopette, il y a pile poil un demi-siècle.

Tu as quinze ans et tu veux mourir, tu pleures toute la journée, toute la soirée et toute la nuit. Le lendemain tu n’as plus de larmes et plus aucune raison de pleurer. Tu veux faire le tour du monde pour défendre les chimpanzés et les dauphins et tu rêves de jouer de la guitare dans des volutes de fumée avec des jeunes gens désinhibés aux cheveux plus longs que leurs colliers. Quinze ans, la vie à fleur de peau, il faut sans doute verser des larmes de crocodile pour affronter les défis qui t’attendent.

Tous ceux qui ont plus de trente ans te paraissent vieux et absolument has been. D’ailleurs, tu t’es juré de ne pas vivre trop longtemps pour ne pas devenir moche. Tu t’arrêteras à la troisième ride, promis. Comme les copines, tu te couvres le visage de concombre, tu épiles tes trois poils blonds avec une pierre ponce, tu bronzes en te tartinant de graisse à traire. Tu tuerais celui ou celle qui essayerait de te voler ton bandana ou ton gilet sans manches en peau de mouton.

Tu entends ta sœur ronger ses draps la nuit et tu rêves d’avoir enfin ta chambre. Tu hisses un drapeau à ceux qui ont jeté les pavés pour la liberté. Tu écris des pages entières sur l’abomination de la vie et tes espoirs insensés. Après, tu déchires chaque feuille avec application pour que personne ne la lise.

Tu tombes amoureuse des amis de ton père et tu te pâmes sous les longs baisers pas si maladroits de tes copains de rallye. Tu vivras certainement une belle histoire d’amour avec le sosie de Rhett Butler. Tu auras le mariage le plus romantique, la plus belle robe mais, bien sûr, tu t’enfuiras pendant la cérémonie. Non le mariage n’est pas pour toi, surtout pas, vive la liberté. Pourtant tu veux six enfants au moins et une grande maison au jardin fleuri, « Que sera, sera ».

Tu écoutes en boucle des quarante-cinq tours des Beatles et des Rolling Stones en attendant des jours meilleurs. Tu pleures James Dean devant le poster géant punaisé au-dessus de ton lit. Tu adores Ventura, Trintignant et Piccoli. Tu fonds pour les yeux de Paul Newman et tu trembles devant Hitchcock. Tu as vu « Fritz the cat » par erreur et « Le petit matin » qui t’a transportée.

Tu dévores les livres, tous les livres surtout Vian, Colette, Sagan, Agatha Christie mais aussi la collection de San Antonio de tes oncles. Tu apprends par cœur « Le blé en herbe » et tout Rimbaud et tu te sens une âme de poète.

Tu t’es imaginée danseuse puis vétérinaire mais depuis peu tu te découvres une vocation de grand-reporter, n’importe quoi pour quitter au plus tôt le carcan familial.

Tantôt invulnérable, tantôt chancelante et irrésolue, tu vis par tes meilleurs amis, ta bande. Certains te tournent le dos sans raison mais pas sans douleur, d’autres arrivent par hasard et la vie est merveilleuse. Tu achètes des « Menthols », tu les caches dans tes petites culottes et tu craches soigneusement la fumée. Chaque jour est une rencontre, un événement, un pas de plus vers un futur incertain et fascinant.

Tu adores être seule face aux embruns de la côte bretonne. Tu aimes te baigner sous la pluie dans les vagues glacées. Tu fais ton premier tour du Mont Blanc avec tes cousins. Tu débordes d’énergie, tu arpentes les trottoirs sans relâche mais tu peux aussi t’emmurer dans le silence et lire allongée sur ton lit pendant des jours.

Quinze ans, c’est pour toi l’année des grands bouleversements. Tu vas quitter le quartier de ton enfance, ton univers d’adolescente, tes copains et ton premier amour. Tu vas découvrir la vie provinciale au bord d’une interminable plage de sable fin battue par les vents et la pluie et accueillir une nouvelle petite sœur. Tu auras enfin ta chambre, ton premier chien et une mobylette jaune.

A quinze ans, la vie te semble éternelle, le monde trop grand, le présent trop injuste, les rêves étourdissants et le temps si long.

Un demi-siècle plus tard, tu n’as pas changé ou si peu, les souvenirs sont là bien présents, l’avenir aussi et, s’il est certes plus court, tu le vis avec au moins autant d’intensité, d’espoir et de joie.

Corinne LN