09AC - Valérie W - Emprise

Tu passes l’éponge.

Tu ne te regardes pas dans le miroir de la salle de bains. A l’aide d’un torchon propre, tu enlèves le tartre. A force d’utiliser de la javel, la peau de tes mains s’est asséchée. Quelques taches brunes à la base du poignet annoncent ta vieillesse proche.

Parfois tu t’assois sur le couvercle des toilettes impeccablement blanches. Les paupières tombantes donnent à ton regard inquiet, dirigé vers la porte, une tristesse résignée. Pourtant, ce n’est pas encore l’heure de l’examen.

Sous l’enveloppe distendue de tes avant-bras, aucun muscle ne vient raffermir la tension liée à l’effort constant. Le balai aux poils courts. L’aspirateur toujours plein. Les draps des lits à changer. Des grains de beauté parsèment la peau de ton ventre mou, le haut de ta nuque raidie et tes fesses marbrées de vergetures. Les lourdes couvertures sont très difficiles à secouer. Les étagères du frigo à ranger, les conserves du placard à classer. Enfant, la violence de certaines rencontres te forçait à rentrer la tête entre les épaules, accentuant la bosse de ton dos. Tu la sens en descendant les escaliers de la cave. Le tambour de la machine à laver claque dans le silence. La trainée de lavande de la lessive. Le panier à linge à porter loin des regards. Tu as voulu éliminer la protubérance de tes seins pour éloigner les mains baladeuses sans y parvenir tout à fait. Désormais, ta poitrine s’abandonne sur ton estomac complaisant. Les repas du soir. L’andouillette frites le lundi, le camembert de supermarché le mardi, l’eau du robinet rarement le samedi.

Tes genoux se colorent de bleus sombres. Affleurent les méandres d’une circulation sanguine souffreteuse sur tes jambes gonflées. Pour les oublier tu considères d’un petit sourire les marguerites alignées sur les ganses de ton tablier gris. Presqu’au bout de ta liste de tâches ménagères quotidiennes. L’odeur du détergent remplit et rassure tes narines largement ouvertes. La peau très blanche de tes pieds menus te surprend lorsque tu enlèves tes sabots de travail. Tu les ranges dans le placard à chaussures en les alignant avec exactitude sur la tablette qui t’est réservée.

Une valise prête sur celle du haut, de la fleur d’arsenic sur la plus basse. Pour avoir le choix, à tout moment.

A son retour, il fera, comme chaque jour, le tour de toutes les pièces de la maison, de la cave au grenier. Tu l’attendras dans le salon, les jambes jointes, le dos droit, malgré les courbatures et l’embonpoint coincé dans ta large robe noire. Ensuite, il ira s’assoir sur le canapé en velours râpé. Tu le guetteras, ce coup d’œil unique, le miel de tes jours. Tu rempliras son verre avec un schnaps bon marché. Le doigt sur la télécommande, il se choisira une chaine d’informations continues. Tu le retrouveras au matin, endormi, le verre vide renversé sur la moquette.

Et tout sera à recommencer. Ou peut-être pas.