09B-Bénédicte/Fredaine- Heureux qui...

Heureux qui, comme Ulysse, …

Elle avait d’abord habité en un lieu merveilleusement douillet et sûr, animé de sons feutrés ; puis dans une grande maison emplie de personnes bienveillantes et gaies, une chambre au papier peint dit à fleurs des champs ; sous sa couverture elle entendait une sœur plus âgée ânonner tout haut ses poésies le soir après le dîner : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn » répété sur tous les tons lui causa une peur effroyable et par la suite lorsqu’elle était souffrante, les pulsations de la fièvre étaient rythmées par le va et vient de cet œil : tout petit là-haut, caché dans un coin, au plafond, il s’approchait d’elle, grossissait démesurément jusqu’à l’écraser, l’envelopper, juste avant de reculer en diminuant vers le plafond, terré tel un animal aux muscles bandés qui déjà bondissait, fondait à nouveau sur elle, l’étouffait, puis repartait encore en son mouvement de balancier implacable jusqu’au coin tout là-haut, puis cela recommençait… ah, si Victor Hugo savait cela ; plus tard elle avait habité sous la tente en montagne, redoutant la nuit : le tapis de sol glacial la terrifiait puisque, nécessairement, c’était un serpent qui était là, juste sous son bras ; elle avait séjourné aussi en été, dans un refuge de haute montagne dont le dortoir accueillait seize personnes sans discrimination de genre ni d’âge sur ses quatre bas flancs, et par une nuit d’encre elle pénétra à tâtons dans l’antre aux lourdes senteurs, se faufilant comme elle pouvait - déjà enveloppée dans son duvet - elle s’allongeait sur un espace libre lorsqu’un guttural grognement lui fit savoir qu’il y avait déjà un occupant : « oh pardon monsieur » s’excusa-t-elle pouffant de rire et rebroussant chemin ; elle se souvient surtout avoir habité sous le ciel de janvier en plein Sahara et pris conscience de l’implacable mécanique de la nature : au soleil brûlant surchauffant les pierres sombres du Hoggar jusqu’à plus de quarante degrés le jour, succédait la nuit glaciale sous une voûte étoilée infiniment pure et cristalline, la pleine lune se levait d’un côté de l’horizon tandis que le soleil s’était juste couché de l’autre, elle avait ensuite subi une tempête de sable, pelotonnée contre les autres, formant bloc dans leurs burnous tous devenaient méconnaissables, leurs visages étrangement modelés par l’agresseur qui chargeait les yeux, les cils, les sourcils et crissait sous les dents ; dans cette habitat extrême elle avait constaté que la nature n’est jamais vide, il y a toujours un lézard, un insecte, et souvent même surgissait un bédouin de derrière un rocher de la même couleur que son vêtement, nul ne l’avait remarqué mais, avant toute chose, il demandait « tu as soif ? » car sans fraternité on peut mourir là-bas, non vraiment la nature n’est jamais vide et pour preuve : le sillon léger laissé sous le lit picot qu’elle avait occupé la nuit précédente, trace manifeste et pétrifiante du passage d’un reptile en promenade nocturne ; elle avait aussi habité autrefois la Mamounia à Marrackech où, assommée de soleil, elle avait pris une douche, luxe suprême pour sa peau desséchée par une chaleur accablante poussée par le sirocco, luxe parfaitement égoïste et inutile puisque, avant même d’avoir atteint le drap de bain, elle était déjà sèche comme une feuille morte ; elle avait habité sur la mer, calme ou en furie, mer d’huile sous un soleil écrasant, mer frissonnant avec docilité au jeu d’un souffle d’air, ou mer formée, régulière, ondulante et souple, une merveille pour les voiliers et les dauphins curieux et farceurs qui, nageant sur le dos, venaient se mesurer au ventre du voilier puis, d’un coup de reins, le dépassaient d’un seul bond hors de l’eau, en une chorégraphie saisissante : ils vont, ils viennent, ils sautent par deux ou trois, se retournent, ils s’échappent là-bas, ils reviennent ici, ils jouent avec ce nouveau compagnon pendant quelques miles, et laissent derrière eux des souvenirs d’ éternités heureuses ; elle avait dormi dans les ports bercée par le clapotis le long de la coque, le claquement du vent dans les haubans, les cris des mouettes, dormi en pleine mer aussi - entre deux quarts - et par tempête, oui, même par tempête le sommeil tue la vigilance, elle avait d’ailleurs été éjectée de la couchette lorsque le barreur poussé par une vague scélérate avait failli passer par-dessus le bord, bateau couché sur le côté, voiles dans les flots, seule une remontée immédiate dans le lit du vent à la force du poignet les avait sauvés du naufrage ; on était loin alors des locations de villas de bord de mer connues toute petite : elle se souvient encore de cet horrible millepattes au fond du pot de chambre qu’elle était priée d’utiliser avant la sieste ; de tout temps elle avait hanté avec bonheur les dédales des légendes et de la mythologie, avec Ovide elle avait rencontré les deux vieillards qui offrirent l’hospitalité à Zeus et Hermès déguisés en mendiant, et reçurent en récompense de n’être jamais séparés par la mort, ainsi Philémon le chêne et Baucis le tilleul furent-ils réunis à jamais, et aujourd’hui encore sont fréquemment plantés tout près l’un de l’autre dans les parcs ; avec Ulysse elle vécut les plus grandes aventures avant son retour pour « vivre entre ses parents le reste de son âge » ; elle avait accompagné Alexandre le Grand, avide de conquêtes, dans ses chevauchées sans fin vers l’Orient ; elle avait pénétré au plus profond des forêts mystérieuses de Brocéliande et de tant d’autres ; elle avait connu des sites enchanteurs et des lieux misérables aux habitants malingres, aux visages ravinés, aux yeux hagards ; elle avait habité la lune bien souvent, avant que les astronautes n’y fassent irruption, et ne la quittait qu’à regret ; au plus profond des grottes elle avait découvert des œuvres d’art extraordinaires et beaucoup de chauve-souris, seuls mammifères à connaître le plaisir de voler qu’elle voulait partager mais chaque frôlement d’aile la faisait sursauter ; elle avoue avoir même séjourné, toute petite, au fond d’un cachot noir, sans fenêtre, sous l’escalier, les plumeaux à poussière lui chatouillaient le visage et les balais lui piquaient les jambes, elle était en punition, sur ordre d’une gouvernante courroucée ; mais ceci est une autre histoire.

Bénédicte-Fredaine