09C - Dominique B - Protestation

Je suis en colère. Oui. Très en colère. Révoltée, scandalisée, écarlate, ébouillantée de sueur.

Pourtant, allongée sur mon canapé, un magazine féminin à la main, j’offre l’image d’une femme détendue, alanguie presque. En fond sonore, un violoncelle étire une mélodie nostalgique mais sans tristesse. De la douceur.

Cendrier et boisson fraiche à portée de main… Climatisation qui ronronne à peine. Par la fenêtre se laisse admirer un ciel d’un bleu franc que rien n’altère.

Les sandales abandonnées sur le tapis comme deux vieilles coquilles inutiles témoignent en silence de cette éducation stricte dont je ne peux me défaire tout à fait : « ne mets pas tes chaussures sur le canapé » !

Quelques livres neufs, éparpillés sur la table basse animent de leurs couleurs disparates le bois sombre et luisant.

Mais cette colère ! Soudaine, sorte de névralgie volcanique qui m’a possédée avec brutalité.

Je peux à peine respirer.

Je ne veux pas respirer.

Je veux crier ou frapper, ou les deux.

Merde ! Ils font chier avec leurs bons sentiments ! Plus que ça, partout : « Aimez-vous les uns les autres » sauce culpabilité.

Page 12 : les femmes battues. Dramatique. OK.

Page 49 : les baleines qui disparaissent. Angoissant. OK.

Page 125 : la pollution des océans. Ah le plastique ! Plus d’emballages ! OK.

Page 132 : les enfants au travail. OK

Page 145 : le glyphosate et les abeilles. OK

C’est là que cette colère m’a prise, cette folie furibonde, cette exaspération démesurée. Je n’ai rien pu maitriser.

Pas pu endiguer ce flot-là.

Rouleau hawaïen qui soulève cette masse de bons sentiments accumulés et les broie, les écrase, les pulvérise, les atomise « façon puzzle » !

Bien sûr que je compatis… avec les baleines, les femmes voilées ou pas que l’on martyrise, les enfants privés d’enfance... Oui. Assurément. Evidemment.

Mais j’étouffe sous toutes ses douleurs prescrites comme sous un édredon trop lourd. Mon inutilité m’égorge. Mon insignifiance me poignarde. Mon insensibilité m’empoisonne.

Merde. Laissez-moi vivre !

Pourquoi pas un article sur les influences de la lune dans les désordres amoureux ? Un délire humoristique sur la crête de l’interprétation de rêves sur internet ? Une recette pour les nulles ? Le nouveau vernis qui sèche plus vite que son ombre ? La femme du président qui a coupé ses cheveux ? Un test psycho en dix points ?

On pourrait tenter de trouver des sujets qui ne donnent pas envie de mourir tout de suite ?

Les seules pages à ne pas vous pousser vers une dépression irréversible et inguérissable sont les pages de pub ! Et encore ! Entre les rides profondes à combattre à tout prix, les paysages idylliques que vous ne pouvez pas vous offrir même en promotion, les diamants que personne ne vous offre jamais, il faut lutter ferme pour se persuader que vous le valez bien !!!!

Oui. Justement. Elle est là ma colère. Moi aussi, je le vaux bien. Ni plus ni moins que les autres.

Non, je ne suis pas malade, pas mourante, pas battue, pas voilée, pas abandonnée… pas tout ça !

Je suis juste une bonne femme. Une bonne femme !

J’ai dépassé l’âge de la ménagère de moins de 60 ans, mais je ne suis pas encore dans le troisième âge. Je n’entre dans aucune catégorie. Trop vieille et trop jeune. De celles que l’on ne regarde plus dans la rue… ces regards qui ne prennent même pas la peine de m’éviter, qui glissent sur moi sans me voir ! Pourtant je consomme comme avant mes 60 ans… je paie mes impôts… j’achète des cadeaux de Noël pour mes enfants… je me parfume… je souris…

Oui, je suis vivante, utile aussi.

Je connais des tonnes de choses : sur le temps qui passe, l’amour, la patience, la poésie, la tolérance, les autres, la cuisine, le désir !

Oui, figurez-vous qu’après 60 ans, le cœur d’une bonne femme continue de battre, de s’émouvoir d’un compliment, de s’arrêter au seuil d’une douleur, de s’emballer devant un chauve en puissance qui sourit, de frémir à l’annonce d’une maladie, de palpiter inconsidérément lorsqu’une main frôle sa joue…

Je peux encore danser… câliner… rire… compatir… admirer… consoler… vibrer… écouter… offrir !

Ne me sacrifiez pas !

Ne me reléguez pas dans une friche affective … et la tendresse bordel ?