10-Véronique M.

Mikaïl Vassilievitch Lomonossov m’a donné vie en 1763 à Saint Pétersbourg, 2 ans avant sa mort. Ayant brillé comme chimiste, physicien, astronome, historien, philosophe, poète dramaturge, mosaïste, il me semble que s’il m’a donné vie, c’est parce-qu’il s’ennuyait de toute cette réussite. Je crois dur comme fer que je suis son chef d’oeuvre et qu’il a atteint avec mon existence une jouissance à nulle autre pareille. Je suis une représentation de la femme qu’il a chéri pendant des années et qui est morte d’une phtisie galopante. Il s’est appliqué particulièrement et l’émotion, l’amour, le « je ne sais quoi » de la passion a irradié son travail, lui donnant l’énergie de me réaliser. Il m’a animé et m’a nommé comme elle, Galla. Je mesure 10cm et demi, j’y tiens à mon demi car en plus d’être svelte, je ne suis pas trop petite et ma préciosité réside dans la conception de mon créateur. Il a mis au point un système très complexe sur lequel je repose et qui, dès que je suis frôlée, me permet de danser délicatement. Ressorts, tiges métalliques, balanciers subtils, je ne sais vous décrire exactement le processus qui me met en mouvement, mais le prodige opère. J’aime danser et que l’on me regarde, c’est ma raison de vivre, à vrai dire. Il a créé également des plis dans ma robe. Le bleu foncé côtoie le bleu clair, donnant un relief et une profondeur à ce délicat vêtement. Je tiens debout grâce à un socle sous lequel sont écrits ses initiales: M-V-L. Au-dessus de mon visage altier, un diadème doré parachève la virtuosité de l’artiste. Je sais, c’est assez compliqué à comprendre, c’est pourquoi, sans me vanter, je suis la fille d’un génie.

Le kaolin qu’il a choisi pour me fabriquer a fait naître une porcelaine d’une finesse qui donne à ma robe une transparence diaphane ; vous avez compris, je suis une princesse. Cela me sied, je suis quelque peu orgueilleuse, j’en conviens.

Lorsqu’il exerce une légère pression sur le côté de ma robe, ma tête s’incline dans l’autre sens. J’ai pris vie sous ses doigts et depuis, j’ai traversé l’histoire ; il m’a offert à Catherine 2, la « Grande Catherine ». Le fait que mon maître Lemonossov soit son ami subodore sa notoriété. L’impératrice, lors d’une visite dans la datcha de Mikhaïl remarqua ma présence sur un petit piédestal réalisé pour moi. Elle fut éblouie et me demanda en cadeau. On ne refuse rien à une Romanov, qui plus est quand elle est tsarine de toutes les Russies, c’est pourquoi, la mort dans l’âme, il ne put qu’accèder à son désir et se sépara de moi. Sans me vanter, j’étais sa fée clochette, je faisais danser dans ses yeux des myriades de petites étoiles. Alors, m’avoir perdue a été un drame dont il ne se remettait pas. A partir de là, sa vie a décliné, il est devenu mélancolique et s’est éteint deux ans après notre séparation.

Dans le palais impérial, j’ai trôné dans une petite vitrine bien protégée pour éviter que je ne me casse, tellement je suis fragile. De tsar en tsar, je devins la compagne d’Anastasia, l’une des filles de Nicolas deux, le dernier des Romanov. Elle m’aime, j’en suis sûre, je le remarque à sa façon de prendre soin de moi, me transportant dans des coussins de soie quand elle veut m’emmener avec elle. Je l’aime aussi, cette petite, même si son caractère capricieux me relègue parfois pendant des semaines dans un coin de sa royale chambrée. Alors, je me dis que ça me repose, ce qui n’est pas plus mal. Et puis, un jour, en catastrophe, il nous faut partir pour la résidence d’été d’Ekaterinbourg. Ouf, elle ne m’oublie pas, je suis même le seul objet qu’elle emporte. Toute la famille, dont je fais partie intégrante est embarquée, sans ménagement par des bolchevicks ; il paraît que c’est la révolution !

Après quelques mois de pur bonheur où elle me raconte par le menu ses états d’âme, je me dis que ma vie est douce et la peine d’avoir perdu Mikhaïl s’atténue. Bien sûr, je pense souvent à lui, mais ma douleur a disparu ; reste la fierté d’avoir été sa chose. Le temps semble s’être arrêté dans ce palais d’été des familles royales de Russie, ça pourrait durer l’éternité. Nous en oublions que nous sommes prisonniers et que les gardes, fusil à l’épaule, nous ont à l’oeil! Lors de promenades, Anastasia me raconte ses histoires, mais n’oublie jamais de me mettre dans son panier empli de molletons douillets ; arrivées dans une clairière, je danse pour elle quand d’un geste délicat, elle fait bouger mon corps. Lorsque nous rentrons au palais, ses joues sont roses et son sourire radieux. Coulent les jours et les jours, et puis, sans signe annonciateur, dans la nuit du 16 au 17 Juillet 1918, des hommes brutaux intiment à toute la famille Romanov de se lever séance tenante, en tenue de nuit. Cela se passe dans la salle à manger, mes yeux dépassent de la poche de ma petite maîtresse et je manque de m’évanouir devant l’horreur de ce spectacle sanglant. Anastasia est tuée en dernier et quand elle tombe sur sa mère qui a déjà perdu la vie, la poussée exercée par sa chute me fait sortir de sa poche. Un des gardes m’aperçoit et me cache dans sa large ceinture pendant que ses congénères sont occupés à débarrasser les corps. Il s’appelle Serguëi, il n’a pas l’air méchant, je crois à la façon dont il regarde la scène qu’il n’a pas bougé, pas tiré et qu’il est sous le choc. Quand il rentre chez lui, il ne dit pas un mot à sa femme. Elle qui le connaît bien, sait qu’il s’est passé quelque chose de très grave. Serguëi est blême et pour éviter la parole, il m’offre sans un mot à sa fille Donia. Moi qui n’ai connu que des palais, la différence est radicale; cette maison en torchis, certes propre, est bien pauvre; cela chamboule mes habitudes et me demande un effort d’adaptation. Donia se jette dans les bras de son père, éblouie par ma présence. Je crois qu’elle n’a jamais possédé un article de mon genre. Elle est émerveillée et à part Mikaël, (oui, je l’appellais toujours par son prénom), personne n’a été aussi attentif à mon bien-être et à ma sécurité. Les années passant, elle grandissait, grandissait, puis elle rencontra l’amour dans les yeux d’Igor et finit par m’oublier. Je fus reléguée dans un coin ; c’est alors que j’ai commencé à me languir. Je souhaitais rejoindre mon créateur car la vie, pour moi, n’avait plus de sens. Un jour, la mère de Donia voulut récupérer la boîte qui me servait de résidence, et m’abandonna tristement dans l’écurie. On me laissa traîner ici jusqu’au moment où un cheval, par inadvertance où pour exaucer mon voeu, m’écrasa sous son sabot.

Véronique M.