10A - Dominique B - Mon ange...

Petite fille très souvent et longuement confiée à ma grand-mère jusqu’à l’adolescence, je vivais avec elle et mon grand-père auprès d’un cousin prêtre. Le presbytère collé à l’église du village me servait alors de maison, l’église elle-même comme une extension naturelle de notre lieu de vie. Dieu faisait alors partie de la famille, grand-père supplémentaire et un peu magicien, assis sur un nuage blanc au plafond de l’église qui tendait vers nous une main inaccessible. Parmi les honneurs que l’on faisait à mon obéissance, l’époussetage des statues de plâtre peint, de bois ou de métal à l’aide de mon plumeau, le rangement des missels au bout de chaque rangée de chaises et le renouvellement de l’eau des plus petits vases, comblaient mon envie d’importance …tout cela sous l’œil de lumière rouge sur le côté du maitre autel. Je ne manquais aucune génuflexion ni signe de croix de peur d’un châtiment implacable. Ma sculpture favorite était le buste de Saint Pons dont le front s’ornait d’un « rubis » chatoyant, jusqu’au jour où, vers mes quatre ans, ma grand-mère me présenta un ange. Elle accrocha ce nouvel invité dans une petite niche vide et me le présenta : « voici l’Ange Dominique, tu devras t’en occuper chaque jour ». Cette statuette d’un blanc pur scintillait dans la pénombre, comme taillée dans un sucre émaillé de cristaux. Un ange… vêtu d’une longue chasuble bleu ciel surmontée de deux ailes déployées qui semblaient si fragiles. Deux minuscules pieds croisés dépassaient de l’ample vêtement, délicates perfections dont la nudité m’étonna. On m’expliqua que les anges n’avaient pas besoin de chaussures pour voler. Ses bras, dans un arrondi parfait, soutenaient un coquillage vide percé d’une fente en son milieu. Le visage, charmant, esquissait un sourire de modestie sous sa couronne de fleurs blanches posée sur ses boucles souples. Cette coquille vide m’intriguait. Ma grand-mère me tendit une pièce et me demanda de l’introduire dans la fente. La pièce disparut dans un tintement et l’ange inclina plusieurs fois la tête, gracieusement, pour me remercier. Je crus défaillir devant ce que je présumai être un miracle. A partir de ce jour, l’Ange devint le centre de mes attentions quotidiennes. Saint Pons et autres saints s’effacèrent devant la perfection de mon Ange. J’aurais donné, sans regret, tout ce que j’avais de plus précieux, mes sandales dorées ou mon jupon empesé, pour qu’il me salue de nouveau. Je dois confesser ici que je chapardais toutes les pièces qui passaient à ma portée pour les offrir à mon miraculeux ami. Les centimes que mon grand-père me donnait le dimanche pour m’acheter des réglisses ne servirent plus qu’à mes dévotions admiratives. Quelques boutons subtilisés dans la boite à couture de ma grand-mère alimentèrent également ma passion fiévreuse. Pendant la messe du dimanche, je ne le quittais pas des yeux et surveillait chaque fidèle qui l’approchait. Impossible d’accepter que mon ange remercie d’autres que moi. Je réussis pourtant, sur les conseils de mon grand-père, à me persuader, alors qu’il inclinait la tête après une offrande, de la nécessité de ce geste dû à la politesse imposée par sa fonction. Je passais de très longs moments près de lui. Je ne lui parlais pas, ne lui demandais rien… sa présence constante et attentive suffisait à m’enchanter. Mes pensées m’entraînaient alors vers des ailleurs féériques où des bras me soulevaient, des mains me tenaient sans faillir. Je me précipitais dans l’église chaque matin, impatiente et inquiète, pour vérifier qu’il m’avait bien attendue. Il ne manqua aucun rendez-vous et n’eut jamais à supporter le moindre grain de poussière. Mon regard d’enfant, avide de merveilleux, lui conféra même le talent de me sourire. Pour le remercier de m’avoir choisie entre tous, j’entrepris d’apprendre par cœur le « Notre Père » phonétiquement sans en comprendre grand-chose et le lui récitait avec une ferveur jamais égalée depuis. L’apprentissage solitaire de ce long texte ne fut pas facile car je gardais secrète ma relation intime et exclusive avec mon Ange. Ce premier amour fait d’absolu et de candeur conserve en moi l’empreinte d’un souvenir des plus doux. Je crois bien que ma grand-mère, armée de son seul amour inconditionnel pour moi, avait inventé le Doudou ! Bien sûr, grandissant, je compris le mécanisme caché sous les plis de sa chasuble bleue et souris de ma crédulité. Mais je continuai à le chérir comme le témoin privilégié de mes pensées intimes. Je m’exerçai ainsi, peu à peu, sans le savoir, à la loyauté et la fidélité.

Lorsque, vers mes treize ans, ma grand-mère m’annonça le changement de paroisse de son cousin, je fondis en larmes et jurai de ne pouvoir partir sans mon Ange et promis à ces trois adultes médusés, de le voler si nécessaire ! Le sourire bienveillant de mon aïeule me consola en m’annonçant que tout forfait sacrilège serait inutile, l’Ange Dominique lui appartenant en propre. Elle le garda jusqu’à son dernier souffle accroché au-dessus de son lit. A chaque visite, je montais discrètement passer un moment avec mon Ange. Personne n’était dupe de mes soi-disant micro-siestes mais nul ne se moqua jamais. Elle m’avoua un jour, un peu contrite et coquine à la fois, avoir laissé traîner des pièces, exprès ! Elle souriait encore, à plus de quatre-vingts ans, au souvenir attendrissant de mes émerveillements. Lors de son décès, vers mes quarante ans, je pris l’Ange Dominique dans mes bras pour la première fois. Je l’emportai, bouleversée. Il emménagea chez moi.

Nous vivons toujours ensemble.