10A - Françoise L. Les petites lunes

Les petites lunes

Ce sont deux lentilles de verre cylindriques, convexes ou concaves posées devant les yeux. Avec ces deux petites lunes vous n’échappez plus au monde du réel.

Pour les presbytes fini le cou plié en deux ou le bras à rallonge pour lire approximativement les tout petits caractères ; pour les myopes fini le flou de la vie, les étoiles dans le ciel qui ressemblent à des ananas, le réverbère que l’on confond avec un bel éphèbe, ne plus froncer les yeux pour discerner le contenu de son assiette, le visage de son amoureux, ou le vol d’un oiseau. Les lunettes ce n’est ni le loup de Zorro ni le masque grand public contre Coronaminus, juste de simples verres posés sur le nez et maintenus par une monture épousant la courbe des oreilles, deux lunes qui corrigent la vue des presbytes, myopes, astigmates et hypermétropes ; simple appareil orthopédique ou accessoire de mode tendance ? Elles encadrent nos visages : petites lunettes rondes d’intellectuels à la John Lennon, ovales colorés adoucissant le visage, carrés soulignant le sérieux du regard, papillons irisés de stars ou RayBan sexy d’aviateur ; verres blancs, fumés, bleutés ou masque noir opaque ; monture d’écaille de plastique, de bois ou de métal, décorée, gravée ou marquetée, tant de possibles à l’infini. Ces verres correcteurs et protecteurs font la fortune des opticiens qui prolifèrent dans les centres ville entre deux agences immobilières. Depuis le 13° siècle l’homme crée pince-nez, monocle, binocles, lorgnons, face à main. Qui les a inventés ? Un moine philosophe anglais ou un dominicain italien, en tout cas un homme d’église car ces « bésicles clouantes» facilitent la lecture des manuscrits. Les chinois également utilisent des verres grossissant dès le 10° siècle. Avec l’invention de l’imprimerie, la demande augmente et c’est l’essor des fabricants de lunettes, lunettes de plus en plus confortables et excentriques. Arrêtons là, je ne suis pas ici pour vous faire un cours.

Mais les lunettes et moi c’est une vieille histoire, d’un demi-siècle au moins. Cet objet a surgi dans ma vie pour mes onze ans, verres de plus en plus épais, horrible monture plastique soulignée d’un trait doré. Longtemps je les camoufle, ne les portant que pour le strict nécessaire, dissimulant ainsi ma myopie aux yeux des garçons. A dix huit ans, les lentilles de contact me sauvent. Mes yeux s’agrandissent, mon visage dans la glace est tout neuf à mes yeux. Les lentilles me suivent partout sur ma mobylette, sous l’eau, dans mes nuits blanches et jusqu’au fin fond du désert. Les lunettes sont reléguées au second plan, juste pour le lever et le coucher. Lorsque mes yeux sont irrités, j’ôte mes lentilles à contrecœur. A la cinquantaine je triche toujours, je semble ne pas subir les vicissitudes de l’âge, j’ignore les doubles foyers, les verres demi-lunes. Maintenant mes fidèles compagnes les lentilles sont toujours là, mais j’ai aussi la coquetterie de multiplier les paires de lunettes : les réveils-matin avant le petit déjeuner, à midi les polarisées pour atténuer les rayons du soleil et mes préférées, celles du soir pour lire douillettement au lit. Ah mes petites lunes ! Que serais-je sans elles !

Françoise L.