10A - Hadjira - Le fauteuil

Le déménagement

Elle entra dans sa chambre débordante de cartons, débarrassée de tous les meubles ou presque. Au fond de la pièce, ce fauteuil. Les rayons de soleils se reflétaient sur ce qui restait du vernis, ils habillaient ce bois jaunâtre, vieilli par le temps. Le dossier était constitué d’un panneau sur lequel étaient fixées une dizaine barreaux. Il n’y avait pas de coussin sur l’assise du siège mais les accoudoirs compensaient aisément ce manque de confort. Plus important que ces derniers, les pieds pour lesquels ce fauteuil était tant apprécié. Les pieds étaient reliés par à deux morceaux de bois incurvés qui permettaient à quiconque s’asseyant dessus de se balancer des heures durant.

Elle s’approcha d’abord à grand pas puis ralentit progressivement, quand elle eut fini de traverser la pièce de sa démarche hésitante, elle s’arrêta alors devant le fauteuil. Il s’avéra qu’il lui était de plus en plus difficile de s’en débarrasser. Une dernière fois, elle posa sa main sur son accoudoir, la surface était rugueuse, à peine polie, et à certains endroits le bois formait des échardes. Elle s’agenouilla devant le fauteuil. Elle avait besoin d’être à sa hauteur, de la voir réellement. Sur l’un des pieds à l’avant, le droit, elle remarqua une tache de peinture blanche qui datait du jour où avec son mari, ils avaient décidé de repeindre la chambre peu après avoir emménagé. C’était un jour de conflit, ils avaient commencé à deux, elle avait fini seule. Il n’avait donc jamais rien fait de bien, pensa-t-elle. Elle regarda le siège fixement, il y avait des inscriptions aux feutres mais aussi gravées, des noms celui de sa fille et des dessins, un petit garçon avec une épée. Elle passa sa main sur les gravures, elle sentit chaque interstice sous ses doigts, elle épela avec douceur le nom de celle qu’elle chérissait le plus au monde, elle ne l’osait pas se l’avouer mais parfois, plus que son fils. Elle avait beaucoup crié lorsque la première fois elle les surprit en train d’abîmer son mobilier, elle leur avait interdit de salir une nouvelle fois ce fauteuil. C’était peut-être la raison pour laquelle la fois suivante, ils s’attaquèrent à d’autres meubles. Elle se redressa et finalement, elle s’assit sur le siège. Il y a longtemps qu’elle ne l’avait pas fait, à vrai dire, elle ne s'y sentait plus à l’aise. Aujourd’hui, il lui parut étroit, elle se sentait étouffée, serrée. Pourtant, autrefois, c’était à deux qu’ils s’y installaient. C’est son mari qui l’avait acheté lui, enthousiaste, elle moins. Il est vrai qu’elle n’était pas convaincue par cet achat, à l’époque, ils n’avaient que très peu de moyen et ce fauteuil semblait superflu. Haut d’un mètre environ et large de 80cm, il prenait de la place. De plus, il faut bien avouer qu’il n’était pas très confortable, heureusement qu’il était utile. Il l’avait souvent aidé à s’endormir, même dans les moments où prise par le chagrin, elle ne pensait plus jamais y parvenir. Elle ferma les yeux, son cœur se serra mais bien moins que ce soir-là. Elle essayait souvent de chasser ce souvenir, en vain. Elle pouvait revoir avec exactitude cette scène, son mari sur le pas de la porte, valise en main. Il venait de la quitter. Pour elle, pieuse catholique, cette rupture signait la fin de sa vie de femme, elle ne pourrait plus jamais se remarier religieusement, c’était ce que lui avait expliqué le prêtre. Elle devait donc non seulement renoncer à son mari, mais aussi à aimer. Elle se revoyait pleurer sur ce fauteuil et pour oublier, elle se balança lentement. Les grincements étaient doux et mélodieux, ce bercement l’emporta et peu à peu, elle s’assoupit.

Hadjira