10A - Lucie B. Le foulard mauve

LE FOULARD MAUVE

28 mai 2020

Soyeux et chaud à la fois, de bonne laine de moutons italiens, reçu en cadeau lors d’un voyage à Florence, le fameux foulard mauve m’accompagne depuis onze ans. Acheté par un homme qui m’aimait, dans un marché au centre de la ville, tricoté de manière lâche --on voudrait croire par une femme qui y a instillé son bonheur de vivre--, l’exquis foulard mauve me tient compagnie dans les moments de doute et les moments de grâce que la vie sème sur mon passage.

Malgré l’usage intensif que j’en fais, le gentil foulard mauve ne semble pas se fatiguer. Et, à mes yeux, il ne sera jamais démodé. Ni mal-aimé. En fait, l’amour de l’amoureux qui m’en a fait présent semble y être en permanence, prisonnier dans ses mailles. C’est doux. Ça me fait sourire, me ramène à ce merveilleux voyage printanier loin de la grisaille des mois de mars et avril au Québec, quand l’hiver s’accroche et s’accroche, comme un alpiniste à une improbable micro-prise sur l’abrupte paroi rocheuse près des nuages, et du vide.

Avec son odeur suave de parfum suranné, celle que seuls les intimes peuvent sentir au creux de mon cou, l’inséparable foulard mauve me suit ici et là, au hasard de mes découvertes, de mes aventures, parfois témoin de beaux moments d’humanité. Léger et compact, je peux aisément le fourrer dans n’importe quel sac ou valise, le prendre avec moi pour une simple sortie de quelques heures ou pour un périple de plusieurs semaines sur les routes de France.

Accessoire de tenue de soirée ou de simple visite amicale, le tendre foulard mauve sait toujours tenir sa place. Ni plus, ni moins. Comme un mini-cochon de compagnie que les stars d’Hollywood avaient l’habitude de promener au gré de leurs activités de tous les jours, mais qui deviennent toujours exceptionnelles simplement du fait qu’elles sont des vedettes dans un monde quelque peu superficiel mais trop souvent idéalisé. Mon humble foulard mauve, lui, n’a pas de prétention de gloire, ni moi non plus, d’ailleurs.

Le bon foulard mauve vit plutôt une vie paisible. Il semble content de tout événement, que ce soit de rester tranquillement au garde-robe ou de me tenir compagnie lorsque je regarde un petit film romantique. Par contre, il est toujours prêt à sortir voir ce qui se passe de l’autre côté de la porte de la maison, beau temps, mauvais temps. Dans l’entre-saison, il fait le beau, joue le désinvolte. Aux temps froids, quand j’y camoufle ma bouche et mon nez pour me protéger des aléas de la nature, il laisse tout de même passer l’air pour me permettre de respirer normalement. Et ainsi de mieux apprécier tous les temps que le ciel et les mers nous envoient.

Comme moi, l’inséparable foulard mauve semble toutefois content de retrouver la chaleur ou la fraîcheur accueillante de notre chez nous. Sa riche couleur foncée, ainsi que son moelleux, me donnent la sensation d’un nid douillet où je vais m’assoupir de temps à autre. Je l’entends presque glisser de mes épaules, jusque sur le divan où je m’allonge pour lire une chronique artistique. De par son caractère noble d’une pièce unique, le chic foulard mauve pourrait d’ailleurs figurer dans une de ces revues d’art.

Léger, le vaporeux foulard mauve ondoie dans le vent, semblant parfois vouloir prendre le large en solo, mais il revient vite au bercail, là, paresseusement sur mes épaules. Alors, à nouveau, nous ne formons plus qu’un, le foulard mauve et moi.

Avec moi, il restera, car, à vrai dire, mon exceptionnel foulard mauve et moi sommes faits l’un pour l’autre.

Lucie B.