10A - Lydie F - La boîte aux oiseaux

La boîte aux oiseaux

C’est une boite en fer blanc rangée dans les affaires de couture de ma mère. On soulève le rideau d’ameublement à larges ramures qui masque le placard niché dans le coin droit du salon-salle-à-manger et elle apparaît colorée sur l’étagère sombre. De petite taille, elle doit faire vingt-cinq sur quinze centimètres, et dix de haut. Ce si petit objet a fait maintes fois l’objet de mes explorations.

Pour l’ouvrir, il faut faire attention car les petits crochets pratiqués dans le métal au dos de la boîte sont devenus un peu lâches avec le temps et ont tendance à se déboîter. On hésite de toute façon à l’ouvrir tant l’objet est beau. Sur un fond turquoise liseré de vermillon, des oiseaux stylisés sillonnent le ciel azur du dessus de la boite. Pas un ne va dans la même direction, libres d’aller et venir sur ce couvercle.

Nul nom, nulle marque ne permettent d’identifier l’origine de l’objet. Boîte à gâteaux, à confiseries ? Pour quelle destination l’artiste anonyme a-t-il si bien rendu le vol de ces hirondelles à ventre bleu, rouge ou jaune ? Peu importe car le produit d’origine n’a sans doute plus rien à voir avec la nouvelle fonction de l’objet. On peut deviner celle-ci en secouant la boîte qui émet immédiatement un éboulis de sons métalliques de petites billes à l’intérieur enfermées. J’entends encore ce son qui s’apaisait à peine quand je soulevais le couvercle et glissait ma main pour égrener la multitude de boutons dépareillés qui étaient rangés là. Petits boutons de nacre de chemises et de blouses, gros boutons de manteau d’hiver vert foncé ou bordeaux, boutons à croisillons de cuir pour des tweeds anglais, brandebourgs de lodens, boutons recouverts de tissus qui rappelaient la robe en velours de ma mère ou ma jupe chasuble en jersey.

Des années plus tard, j’ai ouvert le placard de la chambre hospitalière de ma mère Alzheimer. Elle était là, contenant toutes ces bribes hétéroclites qu’un humain déconnecté pouvait rassembler pour reconstituer les pans de vie qui lui échappaient : colliers sans attaches, bagues sans perles, photos d’identités sans lunettes, cartes postales d’enfants sortis de la mémoire.

Elle était bien là, mais le couvercle aux oiseaux avait disparu.

Lydie F.