10A - MF de Monneron - L'outil indispensable

L’outil indispensable …

« Tu viens d’avoir dix-huit ans. Ton père et moi avons pensé t’inscrire au bal des débutantes qui se déroule chaque année au Grand Palais à Paris, sous la houlette de l’ancien danseur Jacques Chazot. Toi qui aimes tellement danser… Cela te ferait-il plaisir ? » me proposa un jour ma mère qui, pourtant, redoutait les mondanités… Je restai sans voix tandis que se profilait à l’horizon ma première sortie. WaouHHHHH. Au bout d’une demi-minute d’intenses cogitations, je sentis que l’évènement allait me faire découvrir de nouveaux horizons et par conséquent, follement m’amuser. Mes parents se montrèrent absolument enchantés par mon enthousiasme : non, leur fille n’était pas une sauvage patentée et acceptait de faire ses premiers pas dans le grand monde. Alors ma mère m’offrit une séance de coiffure mais aussi de maquillage afin d’étudier le style qui mettrait le plus en valeur sa progéniture. Et c’est ainsi que je découvris l’un des objets qui me fut le plus utile de ma vie jusqu’à peu : le pinceau ! Pas celui de Watteau ou de Van Gogh, non, pas celui du peintre en bâtiment, non mais l’allié indispensable des yeux d’une femme qui commence à utiliser des produits cosmétiques… J’en ignorais totalement l’utilité jusqu’alors. Lorsque la maquilleuse me tendit un miroir, je ne me reconnus pas. L’étonnement se manifesta si fortement que j’eus l’impression de vivre une déflagration… J’étais devenue une nouvelle jeune fille. Grâce à son ouvrage méticuleux, elle avait réussi à me donner des « yeux de biche » ! Pour accentuer mon regard, elle avait tracé à l’aide du petit pinceau magique, un trait noir gracieux dessinant le contour de mes yeux, légèrement bridés : ceux-ci s’étaient allongés comme par magie ! J’en restais confondue et adressai mentalement une prière de reconnaissance à ce petit objet contribuant à mettre en valeur l’architecture du visage. Mais la maquilleuse fit entrer en scène… un autre pinceau ! Tel un peintre, la maquilleuse dessina tout d’abord le contour de mes lèvres avec un crayon marron puis exécuta délicatement deux passages avec le pinceau du rouge à lèvres afin de donner à ma bouche, une allure pulpeuse et sensuelle.

Cette initiation à l’Art du fard s’avéra fascinante. Devant le résultat accompli, je décidai de sanctifier cet objet indispensable à la beauté de toute femme : Saint-Pinceau venait de naître ! Désormais, les deux pinceaux, l’un pour les yeux, l’autre pour ma bouche, ne quitteraient plus jamais mon sac. Mais acquérir la précision du trait me prit quelques semaines : en effet, ces esclaves se montraient plus ou moins dociles, selon mon état d’esprit. Si j’étais pressée, sous le coup d’une émotion forte, ou à moitié endormie, le trait s’épaississait ou s’allongeait démesurément, ou encore il bavait lamentablement pour me donner alors un regard de pleureuse éplorée et une bouche à la dérive ! Heureusement, le jour du bal des débutantes, ma mère m’offrit une seconde séance de maquillage. Il faut croire qu’elle était réussie : ces premiers pas dans le grand monde me valurent deux ou trois hommages rassurants...

Pendant quelques temps, ma mère intervint parfois, persuadée de me conseiller utilement : « Ce matin, tu as eu la main lourde avec ton trait sur l’oeil… Tu vas bientôt ressembler à une femme « de mauvaise vie », ma chérie ». Je maudissais alors Saint-Pinceau sans pour autant cesser de me servir de mes deux esclaves !

Les jours, les mois, les années passèrent et je devins une experte de cet outil. En effet, j’exerce depuis plus de trente ans la profession de miniaturiste sur ivoire qui m’a permis de glaner les plus hautes récompenses et d’accéder ainsi à une renommée internationale… Tout cela peut-être grâce au petit pinceau magique qui me fit découvrir les arcanes de l’art du dessin…

Jusqu’au jour où je tombai follement amoureuse d’un homme effroyablement séduisant qui me déclara : « Je n’apprécie que les femmes « nature » ! Pourquoi souligner vos yeux avec ce grand trait noir au-dessus et en dessous ? ». Alors je me réfugiai dans la salle de bain et, d’un geste rageur, l’effaçai aussitôt… Plus personne ne me regarda jusqu’au jour où… je repris mon petit pinceau !

MF de Monneron