10A - Valérie W - Ficelles

Pourquoi j’ai toujours un bout de ficelle sur moi ?

C’est mon père qui a attaché la première à des cartes à jouer dépareillées. Sans doute avec un morceau de chanvre rêche. Il s’est entaillé le pouce. Mais il a quand même suspendu un mobile improvisé au-dessus de mon berceau. Tout ce rouge sur le roi de cœur. Si j’en crois ce qu’on m’a raconté beaucoup plus tard, j’ai dû finir par me taire. Sa partie de poker a pu reprendre. Provisoirement. Suées, cigares, whisky et jetons usés. Les accros ont jeté l’éponge. Marre de mes cris aigus. Pendant ce temps, ma mère arpentait la nuit. Mon père restait seul de longues heures. Insomniaque et ivre. Un soir, il a repris sa ficelle. Je dormais. Je n’ai pas entendu la porte claquer. Mon paternel avait pris la tangente, sa pelote dans la poche. Disparu.

Maman ? Elle avait besoin de travailler. Honnêtement qu’elle a dit à mon grand-père. Dans un hôpital, de nuit. Alors ? Alors, je suis restée au village. Je suivais mon aïeul comme un bon petit chien. En regardant mes pieds. Lui ne disait jamais rien. Il marchait. Sans se retourner. Si. Une fois, une seule. Je me suis cognée contre lui. Tendu, les lèvres serrées, il s’est agenouillé. Je le regardais faire sans piper mot. De sa poche, il a sorti un morceau de ficelle, fine, en lin clair. Il a fabriqué un lacet de fortune pour une de mes chaussures trop grandes. En silence, mon papy m’a appris à faire des nœuds.

Plus tard, sur la route pour aller à l’école élémentaire. Une sorte de jute grossière, par terre. Assombrie par la terre glaise. Peut-être tombée d’un tracteur. Les copains chahuteurs tiraient comme des dingues sur mon cartable. Résultat ? Des cahiers dans la boue. Et moi sous la pluie. Avec ma ficelle, j’ai fait la fière, un pied sur le ventre d’un pleurnichard, pieds et poings liés. Et plus personne n’est venu me chercher des noises.

A l’université, j’ai pris l’habitude d’attacher mes livres et mes notes avec du raphia. Couleur paille. Blonde, chaude, parfumée. Rassurante comme mes cigarettes, comme le papier des bibliothèques. Je la tripotais, ma ficelle, tout en suçant mon crayon. Y avait Mike pas loin. Qu’il était beau ! T-shirt blanc, un jeans délavé. Et des yeux si bleus… Sur le toit de notre petite voiture, il nous en a fallu de la ficelle pour attacher un grand matelas. Je ne me souviens que de nos doigts, prisonniers des nœuds serrés pour empêcher le chargement de glisser.

Avec de la ficelle en laine rose, douce mais fiable, j’ai fait tenir mon pantalon au-dessus de mon ventre rebondi. Le locataire de l’époque voulait rester au chaud dans mon bidon.

Et puis il y eut la ficelle, de la bleue, en plastique recyclé, pour improviser une canne à pêche à Martin, au bord de l’étang des Personnes. De la ficelle en polypropylène inusable, l’épaisseur d’un petit doigt, aux couleurs de l’arc-en-ciel pour faire tenir sur le toit de nos voitures de plus en plus grandes, les vélos, les skis, la planche de surf.

La même ficelle aux couleurs un peu passées avec le temps pour le déménagement de nos enfants devenus grands. Toujours solide. Pour tenir leur matelas dans le camion, entre le bureau de leurs études et le fauteuil à roulettes pour jouer. Il fallait bien ça.

Quand on s’est retrouvé tous les deux, direction le potager ! Pour attacher les tomates. Oh, cette ficelle n’était pas bien grosse. Juste quelques brins enroulés de coton gris. Cassant facilement.

Le courage m’a manqué pour nouer la ficelle en soie blanche du sac de lin avant la crémation de ton grand-père. Mes mains ont du mal à faire des nœuds maintenant, avec mon arthrose.

Mais tu vois, mon petit Thomas, ici, à l’Ephad des Alouettes, ils sont d’accord pour que je garde un petit morceau de ficelle. Un mètre seulement. Des fois que j’irais faire des bêtises au fond du parc. Tu me vois, à mon âge, jeter une corde en travers d’une branche du grand frêne ? Et tout ce qui s’ensuit ?