10A- Anne P-Objets précieux

Un objet précieux

Souvenir d’une rencontre : plus de 40 ans se sont écoulés. Je me rappelle avec précision et émotion ma découverte de cet objet ! Peut-on tomber amoureuse d’une sculpture en bois ? Comment expliquer l’attachement à un objet plus qu’à un autre ?

Je me rendais fréquemment chez un importateur asiatique pour des achats pour une boutique de décoration à Neuilly. Il vendait des meubles, objets, vases sculptures de qualité inégale. Je fouinais à travers l’entrepôt, inspectant les rayonnages. Tu m’apparus reléguée au fond d’une étagère, revêtue d’un voile poussiéreux et terreux. Immédiatement, j’ai dégagé les objets qui te cernaient afin de te regarder. Te détaillant, j’ai Immédiatement été séduite par la finesse des traits de ton visage, ta position accroupie n’étant pas pourtant des plus flatteuse.

Je pris la décision immédiate de t’acheter et de t’adopter. Te ramenant ensuite dans mon appartement, je m’attelai à ta toilette avec soin. Je dégageai délicatement ta croûte de poussière. Tu retrouvas une apparence de propreté.

Peut-on parler pour un tel objet de l’aspect d’origine ? A combien d’années remonte ta création ? L’ancienneté, les manipulations, le travail et le vieillissement du bois déposent leur empreinte. Après ces questionnements, je me suis ensuite attelée à te cirer avec douceur afin de te redonner un éclat mérité.

Depuis ton arrivée dans mon environnement, je n’ai cessé de te scruter et d’admirer le travail de cet artiste inconnu qui t’a créé de ses mains expertes. Tu mesures environ une cinquantaine de centimètres, les genoux pliés, dans une position accroupie, ta main gauche repose sur le genou et la droite, les doigts serrés semble tenir un objet fin. Est-ce une oriflamme ou une lance ? Ta situation m’inclinerait à t’imaginer en gardien d’un temple.

Ton visage me fascine par la distinction de ses traits. La tête droite surmontée d’un turban plissé finissant en une sorte de houppette, les arcades sourcilières parfaitement dessinées, d’où émergent tes yeux ouverts, légèrement baissés. Le nez délicat est bien proportionné. De fines lèvres entrouvertes amorcent un léger sourire. Ton visage se termine par une petite barbe en pointe parfaitement esquissée et parcourue de ridules. Une chaîne entoure ton cou, sur laquelle s’accroche un médaillon rond. Tu apparais entièrement nu ! Seule une ceinture ceint ta taille. Sur le devant s’accroche une pièce en bois assez volumineuse, de forme symétrique allongée et galbée de chaque côté, jouant le rôle de cache-sexe. Les pieds nus s’incrustent sur un socle en bois de 7 cm d’épaisseur, sculpté et parsemé d’alvéoles formant en pourtour un décor de trois frises superposées. J’aime caresser tes épaules et ton dos, sentir la douceur de ta peau boisée parcourue de quelques stries espacées, emblème du passage du temps. Ta patine inégale offre une diversité de bruns et certaines parties de ton corps attrapent des reflets rougeoyants.

Depuis notre rencontre, tu m’as accompagnée dans mes très nombreux déménagements. Lors de mes installations, un lieu privilégié t’est toujours attribué. Depuis près de cinq ans, une maison dans le Perche t’a accueillie. Tu occupes une position stratégique, une tablette devant la fenêtre du salon. Lors de mes séjours et suite à la mise en place de volets intérieurs, un cérémonial s’est établi : soir et matin, je te saisis délicatement dans mes bras et procède à la fermeture ou l’ouverture de ces volets. En mon absence, tu as vocation à devenir le gardien de cette maison.

Toi ! Statuette figée dans ton écrin de bois, née de la gouge d’un sculpteur talentueux, tu dégages une harmonie bienfaisante et tu t’imposes immortel dans une posture apaisante.

Anne P.