10A- Corinne LN - jamais sans eux

JAMAIS SANS EUX

Ils m’ont toujours fascinée, tous sans-exception, et Dieu sait que j’en ai vu passer beaucoup.

Ils ont toujours existé de mémoire d’homme et ils ont toujours eu une place de choix dans la vie des femmes. Ils nous comblent depuis si longtemps que nous pourrions leur élever un mausolée. Délicieusement tièdes, doux et sensuels, ils sont source de vie et de plaisirs à venir. Ils aiment la pénombre, la chaleur, la moiteur. Quand on les caresse, on les sent vibrer d’impatience, on entend s’exalter cette promesse qu’ils contiennent. J’aime les soupeser, les cajoler, les garder au chaud contre ma peau pour les sentir palpiter, je voudrais les nicher dans ma poche kangourou. Ils tiennent tous dans une main mais il y en a de toutes sortes, du lilliputien qu’on ose à peine effleurer au balèze pansu mais au fond ils sont tous fragiles et délicats, le plus souvent opalescents, parfois rosés ou bleutés. On peut même croiser de beaux tatoués autour des fêtes de Pâques. Qu’ils soient durs, mollets, pochés, à la coque, au plat, mimosa, en omelette, en neige ou même en chocolat, ils ravissent mes papilles. Et quand ils se craquellent et se fendent pour donner naissance à un petit être nu, rose et hideux qui sort de son cocon en couinant d’effroi, j’ai envie de ramasser chaque morceau des coquilles encore tièdes et de les recoller comme un puzzle vivant. Mais comment leur redonner ce galbe idéal, cette enveloppe lisse et pleine, si parfaitement oblongue ?

J’avoue que l’un d’entre eux partage même mes nuits. Pondu par une autruche charentaise, il est de bonne taille mais ne donnera jamais vie. Sur sa coquille ivoirine granuleuse, une amie très chère a peint ma première maison. Elle a représenté chaque détail de peur que ma mémoire ne défaille. Elle n’a rien oublié, les tuiles roses, la pierre blanche et ocre, les lucarnes du seizième siècle, le cadran solaire et le fer à cheval au-dessus de la porte voûtée. On y retrouve même les géraniums en pots sur les marches et l’oranger du Mexique et les rosiers qui ont embaumé ces vingt années passées à les soigner. Elle s’est servie de la courbe douce de l’œuf pour respecter la perspective. La tendresse qu’elle a mise dans cette miniature et la délicatesse de ses coups de pinceau en font un petit bijou que j’ai niché sur un socle en bois. Et, si j’ose à peine l’effleurer du bout d’un doigt de peur qu’il ne se brise, mon regard endormi se pose sur cet œuf-là chaque soir avec ravissement.

Corinne LN