10B - Dominique B - Sur la route...

Rouler au hasard sur les départementales au volant de ma petite voiture blanche, vitres ouvertes et cheveux au vent, m’imaginer au volant d’une décapotable rouge, un foulard de soie noué sur mes cheveux version Grace Kelly, chanter à tue-tête des chansons des Beatles ou de Céline Dion, gémir sur les Pink Ffloyd ou m’égosiller sur le Casta Diva… le bonheur, plein, incontestable et joyeusement éphémère. Au loin, gravissant une côte, une silhouette chargée d’un couffin et d’une valise. Ses cheveux blancs volètent dans la brise et l’enrobent de lumière. Il se retourne à mon approche et reste figé. Son visage émacié avoue un étonnement et une question. Je m’arrête près de lui et baisse la musique. « Bonjour Monsieur, vous allez loin ? Je peux vous emmener…je vais à Alençon. Et vous ? Ça vous irait ? » Sans sourire, son « oui, oui » achève de me surprendre. Je descends et enfourne sa valise dans le coffre. Il n’a toujours pas bougé. Je lui ouvre la portière et l’invite à s’assoir. Il peine à plier les genoux mais finit par s’installer, son couffin posé sur ses pieds. Comme il ne fait pas mine d’attacher sa ceinture, je m’en occupe dans sa plus totale indifférence. De retour au volant, je redémarre et ose une question. « Vous marchiez depuis longtemps ? » Son « oui oui » va devoir me suffire. Je remonte le son de la musique. Une vieille chanson s’égrène avec légèreté dans la voix de Mireille : « Le petit chemin qui sent la noisette… ». Il s’anime peu à peu et chantonne. Manifestement, cette vieille bluette lui plait. Son visage s’anime et son sourire lui rend quelque jeunesse. Lorsque la chanson se termine, sans me regarder, il me demande, la voix charmeuse, « encore ». J’obtempère avec plaisir, soulagée de le voir vivant et joyeux. A sa demande, nous l’écoutons 12 fois de suite et finissons par chanter ensemble. Son allégresse est contagieuse ! Arrivés dans le centre d’Alençon, je demande, à la faveur d’un feu rouge, où il souhaite que je le dépose. Il détache sa ceinture, ouvre la portière et sort de la voiture, rapidement, sans un mot, puis s’éloigne à petits pas saccadés. Estomaquée, je ne dis rien et le laisse partir. Ici en ville, il ne craint rien et pourra facilement trouver de l’aide s’il en a besoin. Drôle d’auto-stoppeur quand même.

Arrivée à destination, rue de Bretagne, je me gare et sort rapidement récupérer mon sac de voyage dans le coffre. Sa valise ! Il l’a oubliée …et moi aussi ! Je la traine jusqu’à l’ascenseur et la fait rouler jusqu’au pied de mon canapé sur lequel je m’écroule, essoufflée. Bien qu’hésitante, je l’ouvre dans l’espoir de trouver une adresse ou un numéro de téléphone pour retrouver mon vieux monsieur taciturne et lui restituer son bien. Tout est bien plié, bien rangé. Quatre slips kangourous blancs aux élastiques fatigués, quatre débardeurs assortis, quatre chemises blanches, quatre polos blancs, quatre paires de chaussettes blanches, quatre pulls ou gilets gris, quatre pantalons gris. Toute une garde-robe élégante mais passablement défraichie. Deux petits sacs protègent deux paires de tennis en cuir blanc. D’entre les chemises s’échappe une enveloppe. Jaunie par le temps et les multiples manipulations. Une écriture légèrement penchée l’a adressée à un « Monsieur Ferdinand Lacaze , 4 rue Blanche, 44004 Nantes ». Fébrile, je saute sur ma tablette et cherche un Lacaze à Nantes dans les Pages jaunes. Personne ! Je tourne et retourne cette enveloppe entre mes doigts. Dois-je l’ouvrir et lire le feuillet plié avec soin ? Je n’aime pas l’indiscrétion mais, portée par la nécessité de retrouver la trace de ce Ferdinand, et un brin de curiosité, je déplie la feuille avec d’infinies précautions. Ses pliures ne tiennent encore que par miracle !

« Mon Didi, mon chatchou, Ferdinand mon amour,

Je t’ai envoyé sur les routes de Bretagne à la recherche d’un flacon de crystal taillé de 20 cm de hauteur pour lequel j’ai manifesté un besoin pressant et impérieux. Et toi, mon amour, tu es parti comme un fou pour satisfaire au plus vite ce caprice. Comme j’aime ton amour pour moi Chatchou... pardon de t’avoir éloigné sous un faux prétexte. J’ai lu les résultats de mes dernières analyses et ils sont pires que mauvais. Désastreux. N’oublie pas que je suis médecin, de campagne certes, mais capable de comprendre que la bataille est perdue et que la fin est très, très proche. Tu sais que l’on est toujours seul face à la mort. Je serai donc seule. Je le veux. Tu n’as pas besoin de vivre ça. Je ne pourrais pas endurer ce moment ignoble, barbare où je t’abandonnerai. Je partirai avec la dernière image de toi, rieur, enjoué, plein d’espoir, beau comme un dieu bronzé avec ta chemise blanche, tes baisers enflammés sur mes joues, mon front, mes mains, mes lèvres, la chanson que tu m’as fredonnée « j’irais jusqu’au bout du monde si tu me le demandais … ». Je serai enveloppée de tous nos souvenirs, tes mains tiendront les miennes, tes yeux, tes beaux yeux verts, me souriront. L’éternité ne nous séparera pas chatchou. Pas vraiment. Je vais t’attendre avec ardeur et patience. Mon amour … »

Bouleversée, émue, chamboulée, je me dois de retrouver Ferdinand. Il va chercher sa lettre. Je tâte tous les recoins de la valise, déplie tout et finalement, glissé dans l’une des chemises, un bristol couvert d’une écriture soignée … « Cette valise appartient à mon père, Ferdinand Lacaze. Souffrant de la maladie d’Alzheimer, il fugue souvent pour partir à la recherche de sa femme décédée il y a 23 ans. Rien n’est précieux dans cette valise hors la dernière lettre de ma mère. Si vous en avez besoin, vous pouvez tout garder mais appelez-moi pour que je puisse venir chercher la lettre et que vous me disiez où vous avez vu mon père. Si vous en avez le temps, prévenez la police, ils m’appelleront et je pourrai leur envoyer des photos récentes qui aideront à le retrouver plus rapidement. Je vous remercie sincèrement d’avoir pris soin de cette valise et donc des souvenirs ébréchés de mon père. »

Qu’il en soit ainsi …