10B- Bénédicte/Fredaine - Rester éveillée

Rester éveillée

Ce picotement des yeux, cette tendance à l’engourdissement ne me disent rien de bon. Voici près de trois heures que je conduis dans des encombrements monstres : périphérique parisien saturé, queues de poissons, vociférations multiples. Je suis crevée, je m’arrête à la station-service annoncée à mille mètres. Après un café bien serré, je reprends le volant, un peu réconfortée.

A l’amorce de la bretelle conduisant à la route nationale je remarque un garçon d’une trentaine d’années sur le bas-côté. Blue jean propre et polo blanc, il fait du stop un sac sur le dos et une petite valise bleu ciel, posée à ses pieds dans l’herbe pelée du bord de la route. Prendra, prendra pas ? Je ralentis, il me fait un grand sourire. J’hésite, je n’aime pas les stoppeurs j’ai toujours un peu peur, mais dans le fond il me tiendrait éveillée ; je regarde dans le rétroviseur. Rien. Je m’arrête à cheval sur la chaussée, il court jusqu’à ma hauteur et, très poliment, montrant d’un coup de menton la direction à prendre :

- L’Aigle ?

- Oui, je passe par là, montez.

- Votre voiture est bien chargée, madame, je mets ma valise dans le coffre ?

Il a raison, dans mes va et vient vers la maison de famille en Bretagne ma voiture est toujours remplie d’objets les plus hétéroclites. Je le laisse faire, mon coffre ne contient que deux cartons pleins de vieux livres. Toujours souriant, il ouvre la portière, s’assied à mes côtés, sac à dos sur les genoux.

- Merci, vous êtes très aimable !

Je réponds par un sourire et reprends la route, une route qui réclame de l’attention, elle est très chargée ce samedi de grand beau temps. Pour éviter un silence qui semble vouloir s’installer, je lance :

- Quel monde aujourd’hui !

- Oui, répond-il, quel monde, on se demande pourquoi. Ce n’est même pas un grand week-end.

- Les gens sont toujours en vacances avec ces fameuses trente-cinq heures… Vous n’en bénéficiez pas ?

- Moi ? Non, je suis étudiant.

Je songe à part moi qu’un étudiant de plus de trente ans c’est tout de même un très vieil étudiant…

- Un doctorat peut-être ?

Je n’entends pas sa réponse car à cet instant je double un semi-remorque terriblement long. J’ai horreur de doubler des camions, et celui-ci est de taille. Tant pis, ce garçon n’a qu’à parler audiblement ! Si j’avais su qu’il ne ferait même pas l’effort de bavarder je l’aurai laissé là où il était. Il profite, c’est tout. Et voilà qu’il dort maintenant ! Et profondément encore, dirait-on ! Devant nous, la file de voitures freine en accordéon. Je freine aussi, assez brutalement, exprès : il sursaute, ahuri, dressé sur le siège il me regarde sans mot dire, puis il se rassied confortablement regardant par la fenêtre de droite le paysage qui désormais ne défile plus du tout. Oh la la ! marmonne-t-il en tirant sur son polo, un faux Lacoste. Je les reconnais entre mille les faux Lacoste au crocodile maladroitement brodé.

- Je crois bien que j’ai dormi, je suis impardonnable, mais la voiture me berce toujours quand je ne conduis pas moi-même. Vous continuez loin après l’Aigle ?

- Pas mal, oui.

Je ne tiens absolument pas à lui dire où je vais.

- Et vous ? Dans le fond, Je ne sais même pas votre nom…

- Etienne.

- Eh bien Etienne, que faites-vous dans la vie ? Qu’est-ce que vous étudiez ?

- Le droit. Dites, madame, on arrive à Verneuil bientôt. Si vous voulez bien me dropper, je vais essayer de poursuivre en train jusqu’à L’Aigle.

- Comme vous voudrez ».

Finalement je ne suis pas mécontente de ne plus avoir cet Etienne taiseux à mes côtés et à sa demande je m’arrête à l’entrée de la ville. Jailli hors de la voiture, il esquisse un merci de la main et part à grandes enjambées souples. Il est plutôt joli garçon, dommage ! Et je poursuis ma route, tout en songeant aux aléas des rencontres avec les auto-stoppeurs, moi qui, en principe, n’en prends jamais.

Arrivée à destination je me gare comme d’habitude sous le catalpa derrière la maison, pour décharger la voiture.

- Nom d’une pipe, sa valise !

Il l’a oubliée dans le coffre, bien rangée entre les cartons de vieux livres. Je la dégage. Elle est en toile souple, d’un bleu ciel fatigué, close par une fermeture éclair - une promotion genre Air France probablement. Aucune étiquette attachée à la poignée en plastique moulé, aucun signe distinctif. Je décide de l’ouvrir, il faut bien que je retrouve le propriétaire. Le zip fonctionne difficilement comme toutes ces fermetures à glissière bon marché, qui doivent franchir les coins d’une valise, arrondis certes, mais formant angle droit tout de même. Ca y est. Je glisse la main dans la poche du dessus en rayonne gris anthracite abondamment froncée par un élastique qui me griffe la peau. Rien d’autre qu’un paquet de mouchoirs non tissés jetables. L’intérieur de la valise semble bien rangé sous les deux sangles qui en maintiennent le contenu. Je défais les boucles des sangles, soulève la serviette de bains qui protège les habits, des vêtements d’homme visiblement. A gauche, sur le dessus un pantalon blanc type tergal au pli impeccable recouvre un polo bleu marine en coton, un pull-over en laine shetland vert sombre et une chemisette en coton aux fines rayures bleu et blanches. A droite, une trousse de toilette en toile imperméable bleu marine contient rasoir jetable, lames correspondantes, savon à barbe et blaireau – ah, un traditionnaliste – brosse à dents et dentifrice, peigne à larges dents et un petit savon publicitaire tout neuf Palmolive. Si le garçon semble soigneux de sa personne, rien ne peut me renseigner sur son identité. Je tire avec précaution le cordon d’une pochette en tissu écossais posée sur le côté : dedans, je n’aperçois que socquettes et slips bleu marine. Oui, c’est un garçon très organisé, méticuleux. Une seconde pochette en toile écrue contient un vêtement noir, une sorte de maillot comme en portent les cyclistes dans une matière souple et élastique et des tennis qui ont été portées, rangées dans un sac en plastique opaque dont le haut est juste replié pour éviter que les salissures ne se répandent. Tout cela est bien gentil, mais rien ne me renseigne sur mon passager écervelé. Déçue, je referme la valise que je tire pour la sortir du coffre. Ce sera facile, elle ne contient pas grand-chose, même pas un livre, ni un magazine. Pas de quoi écrire non plus. Ce n’est vraiment pas un bagage d’intellectuel. Mais je suis surprise par son poids. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?

Entrée dans la maison je décide d’examiner cette valise plus à fond. Je l’ouvre et la retourne d’un seul coup sur le lit. Cette histoire m’énerve. La pochette en toile écrue glisse par terre. Je la ramasse : c’est elle qui est lourde… j’ouvre, je déplie le vêtement noir et soyeux. Le maillot d’une seule pièce se termine par une cagoule dont les seules ouvertures pratiquées sont celles des yeux. Cela ne me plait pas du tout. Voyons le sac à chaussures maintenant : retourné sur le sol, il libère une paire de tennis salies. Pour voir la taille j’en retourne une, machinalement : c’est du 42, dis-je tout haut par habitude en m’asseyant sur le tapis pour réfléchir. A cet instant un revolver s’échappe de la chaussure et tombe à mes pieds avec un bruit sourd. Stupéfaite, je me suis écartée aussitôt. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et ce revolver, il n’est pas chargé au moins ?

Que faire de tout ça ? de cette valise, de cette arme ? M’en débarrasser ? Mais comment, où ? Le fameux Etienne l’étudiant en droit auto-stoppeur n’aurait-t-il pas fait exprès « d’oublier » sa valise ? Sinon pourquoi changer soudain de projet, et pourquoi partir à la sauvette comme il l’a fait ? J’aurais pris en charge un malfaiteur ? Et qu’a-t-il fait, en définitive ? Est-il poursuivi ? Je suis atterrée. Si je vais à la police va-t-on me croire ? Si je ne vais pas à la police, je serai évidemment considérée comme faisant entrave à la justice, qualifiée de receleur de preuves. Et si j’attends ? Et si, et si… toutes les hypothèses s’embrouillent dans ma tête. Soudain, je remarque le courrier resté sur la table de l’entrée. Je parcours à la hâte le journal du jour, le cœur battant, je lis en diagonale : Houdan. Braquage à la bijouterie du Parc… vidéosurveillance… Les malfaiteurs sont recherchés activement… Affaire à suivre…

Ah[ oui, rendez service à autrui !

Bénédicte / Fredaine ☐

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