10B- Dominique S - Charleville - Cadaques

Charleville -Cadaquès

Départ de Charleville ce matin à 5h, puis une petite pause vers 8h pour prendre un café et une viennoiserie.

L’horloge de la voiture affiche treize heures. Je m’arrête dans une aire de services pour prendre un repas et faire un somme.

Au moment de repartir une femme frappe au carreau. Je baisse la vitre un peu méfiante, mais la femme est avenante, j’ai envie de compagnie car il me reste encore beaucoup de route. Je vais à Cadaqués de l’autre côté des Pyrénées.

On est un peu en dessous de Lyon, elle va à Perpignan et me demande s’il me serait possible de l’avancer. Je l’aide à mettre sa valise dans le coffre car l’arrière est occupé par ma chienne Zoé qui a pris ses aises…. Je quitte l’aire d’autoroute, et reprends ma vitesse de croisière. Commence alors un dialogue banal :

- Vous attendiez depuis longtemps ?

- Non, en fait je n’attendais pas encore.

- Vous venez de loin ?

- Paris.

Un silence s’installe. Cela ne me dérange pas. Je ne suis pas bavarde de nature et je préfère quelqu’un de silencieux à une pipelette qui ne vous en laisse pas placer une.

Est-ce que je mets la radio ? Je ne sais pas. Finalement non, je me dis qu’un peu de silence entre 2 personnes bloquées dans un habitacle de 2 ou 3 m2, peut se tenter. Elle me demande si la fumée me dérange, oui ça me dérange. Léger malaise. Elle tente une diversion :

- Vous connaissez bien l’Espagne ?

- Non pas vraiment, je connais surtout la Catalogne et vous ?

- Non plus.

- Perpignan est une belle ville.

- Oui, si on veut.

- Vous n’aimez pas ?

- Je préfère le nord, je vais dans le sud pour affaire.

- Je vais m’arrêter pour dîner dans une station service et je pense passer à Perpignan en fin de soirée, ça vous ira ?

- Oui, c’est parfait.

Le silence repart et devient gênant. J’allume la radio

- Ça ne vous dérange pas ?

- Pas du tout.

Les kilomètres défilent, j’écoute « le masque et la plume » sur France Inter. Entre cette émission que j’adore et la route, j’oublie parfois mon auto-stoppeuse. Les heures passent. Ma passagère a parlé. Je ne l’ai pas entendue. Je baisse le son de l’auto radio et je lui souris :

- Pardon ?

- Vous ne vous arrêtez pas ?

- Si, bien sur, à la prochaine station service. Je vais prendre un petit quelque chose à manger.

- Je crois qu’il y en a une à 40 km

- Vous connaissez la route ?

- Oui, je fais le trajet régulièrement

- En stop ?

- Pas forcément.

La jeune femme n’en dira pas plus. Engager davantage la conversation relèverait de l’indiscrétion. Trois quart d’heure plus tard, la station service apparait effectivement. Je me gare. J’entre dans la cafeteria, ma voyageuse préfère acheter un sandwich au bar. On se rejoindra plus tard. Cette femme m’intrigue, il est certain que nous n’avons rien à nous dire, mais ça ne me gêne pas plus que cela. Je termine mon repas et la retrouve au bar.

- Je vais rester là.

- Dans la station service ?

- Oui.

- Mais il n’y a rien.

- Pas grave, je vous remercie beaucoup.

- Vous êtes certaine, vous ne voulez pas que je vous dépose dans un hôtel ?

- Non, je vais rester ici, merci.

Le ton est déterminé. Elle ne s’explique pas plus.

Je retrouve ma voiture et ma liberté. J’ai bien roulé, personne ne m’attend. Une chambre d’hôtel serait bienvenue. Je quitte l’autoroute. Je me gare sur le parking d’un Formule Un. Je sors ma chienne et me dérouille les jambes puis je règle la chambre via l’interphone. Je me dirige vers la voiture, j’ouvre le coffre pour prendre mon sac et là, je vois un objet qui ne m’appartient pas : la valise de la stoppeuse. Elle l’a oubliée….. Moi aussi….. Bon, je cherche un nom ou un numéro de téléphone… Rien. Je monte les deux bagages. Le détour que je vais être obligée de faire pour rendre le bagage à cette inconnue me contrarie.

Ma chienne me suit et saute sur le lit. J’essaie d’ouvrir la valise. C’est une mallette en métal gris, impersonnelle. Elle est fermée à clef. Bon, il est tard, dormir devient nécessaire. Cette dame ne mérite pas que je m’échine outre mesure ce soir. Le problème attendra demain. Je m’endors assez rapidement, la chienne au pied de mon lit.

Vers trois heures du matin, mon œil s’ouvre. La pensée de ce bagage me trotte dans la tête. Idée fixe. Je sais que tant que je n’aurai pas ouvert cette maudite valise, le sommeil ne reviendra pas. Sous le regard surpris de ma chienne, je me relève et fouine dans ma trousse de toilette pour en sortir une lime à ongle. La serrure cède facilement. Je soulève le couvercle….

Une petite couverture rayée, de couleurs vives cache le contenu de la mallette. Cela m’évoque ces femmes péruviennes qui se servent de ce tissu pour porter leurs enfants sur leur dos. Je soulève la couverture. Du papier de soie blanc en plusieurs épaisseurs refuse encore de satisfaire ma curiosité. Après les couleurs réjouissantes latines, voilà la fragilité du papier de soie translucide. Un bref instant, j’ai honte de cette intrusion….

Oui, mais je dois continuer si je veux rendre cette valise à sa propriétaire. Rien jusqu’ici ne m’indique son nom, son adresse ou un quelconque moyen de la retrouver. Sous le papier, une étoffe blanche brodée, du satin ou de la soie, du tulle ? ….

Peut-être un vêtement d’enfant ancien, comme ceux que l’on utilisait pour les baptêmes autrefois. Qu’on utilise toujours dans les villages reculés d’Espagne, du Portugal, voire d’Amérique latine justement. Nous sommes sur la route de l’Espagne, y aurait-il là un indice ?

Cette auto-stoppeuse était sur la route de la Catalogne. J’ai beau chercher, rien ne me renseigne sur l’identité de la voyageuse ou le rapport avec ce vêtement d’enfant…. D’ailleurs, est-ce vraiment un vêtement d’enfant ? Vais-je trouver une lettre, un message ? On voit cela dans les romans parfois, un mot de la mère confiant son enfant au destin, merci d’en prendre soin etc.…

Voyons voir. Délicatement, je déplie le vêtement rangé avec soin… Aucune missive explicative. C’est une robe… Une robe longue. Mais ce n’est pas un vêtement d’enfant, non. Beaucoup trop grand, beaucoup trop imposant. C’est une robe d’adulte.

Une robe blanche. Une robe de mariée !!! Magnifique, sobre, raffinée, légère, fluide…

Tendu à bout de bras devant moi, j’admire l’ouvrage et je jette un œil sur le reste du contenu de la valise. Rien, non il n’y a plus rien. La valise est vide.Une couverture latino, du papier de soie et cette robe de mariée. J’ai du pousser un cri de surprise car ma chienne a levé la tête. Elle est même venue pour renifler ma trouvaille.

Ah, si seulement Zoé avait un instinct policier. Nous reviendrions à la station service, et après un dernier snif elle partirait à la recherche de la fiancée perdue…. Mais non, Zoé n’a montré aucun intérêt devant ma découverte, elle est déjà remontée sur le lit pour s’étaler à ma place. Seule une poignée de croquettes pourrait la faire réagir. Quant à moi, je me demande bien ce que je vais pouvoir faire de cette robe de mariée…

Et pourquoi est-elle là… Dans cette chambre de Formule Un…. Comment a-t-elle pu être oubliée dans mon coffre ?

Pourquoi faire du stop avec pour seule viatique une robe de mariée…. Une couturière qui livre une robe en stop de Lyon à Perpignan… Peu probable. Une future mariée qui part rejoindre son amoureux et qui oublie sa robe dans le coffre d’une inconnue. Quelle inconséquence…

L’ex-futur marié va se poser des questions pendant longtemps. La robe ne réapparaitra pas, mais la mariée ? … Pas plus, peut être… Est-ce que cette robe n’aurait pas été laissé là exprès… comme un abandon Ce n’était pas un enfant qu’on avait abandonné. C’était un mariage, une promesse d’amour, une vie à construire, un avenir dont on avait changé brusquement la direction.Les idées se bousculaient dans ma tête, impossible de les mettre en ordre. En regardant cette robe, je me remémorais le visage de cette femme. Fermé, soucieux, obstiné. Préoccupée, cette femme était préoccupée, elle jouait là son destin. Elle abandonnait son futur ex mari, économisait un divorce, annulait un mariage…

J’ai soigneusement replié la robe, remis en place le papier de soie et la couverture tissée multicolore puis refermé la valise.

Le jour se levait, je n’avais plus sommeil. J’ai pris un café à la machine.J’ai accompagné Zoé faire son tour. Nous sommes remontées en voiture. Vers midi, Cadaquès est apparu. Il faisait beau, la mer était calme et le village m’attendait, désert en cette période de l’année.

Dominique S.