11A - Lydie F.Un amour extra

Les missions spatiales avaient toujours été au cœur de la famille Olson. Anna, ma mère, a été la première femme à fouler le sol lunaire en 2025, et plus exactement le pôle sud de la Lune où elle rejoignait le camp de base Artemis pour une mission d’exploration du phytoplancton. Elle ne se remit jamais tout-à-fait de ces deux semaines passées loin de sa planète de naissance qui lui affadirent à jamais la vie terrestre. Pour être sûre de connaître à nouveau pareille expérience, elle se convertit à l’astro-agriculture et fut nommée, six ans plus tard, jardinière en chef des serres d’Artemis III, une nouvelle base installée dans la zone de l’équateur lunaire. C’est elle qui fournissait la nourriture fraîche aux scientifiques qui séjournaient dans le camp pour des missions de quelques semaines. Jeff Olson s’installa là avec moult matériels d’avril à décembre 2033. Il était venu y pour capter les bruits interstellaires venus des confins de l’univers. Apparemment, il apprécia particulièrement les nourritures lunaires de ma mère. Tous deux profitèrent de la navette de retour du 20 décembre pour déposer à temps, au pied du sapin, deux petits bottons, l’un rose, l’autre bleu, en offrande au futur bébé que je suis : moi, Hugo, né le 24 mars 2034 et devenu, allez savoir pourquoi, astro-anthropologue.

Depuis la fin des années 50, des explorations systématiques des principales régions de Mars avait permis de confirmer la présence d’espèces autochtones, qui demandait maintenant à être documentée. Comme l’homme de Néanderthal et l’homo Sapiens avaient pu cohabiter il y a plus de 40 000 ans, deux espèces se répartissaient sur le territoire, qui portaient le nom des deux satellites de Mars. Les Phobos avaient investi les plaines basses de l’hémisphère nord ; tandis que les Déimos, encore quadrupèdes, étaient de formidables grimpeurs particulièrement bien adaptés aux hautes terres fortement cratérisées et accidentées de l’hémisphère sud. Pour ma thèse de doctorat, mon choix s’était porté sur les Phobos, que j’imaginais, comme les hommes des Plaines, plus avenants et faciles d’accès.

Voilà quinze mois jour pour jour que la navette régulière depuis la station lunaire Gateway 6 m’a déposé ici au camp de Planifia, situé en lisière d’une des zones les plus densément peuplées de Phobos. C’était le 20 mars 2060 et, ici, ce n’était pas le printemps. Dans une atmosphère lumineuse jaune brun, je commençais dès le lendemain à sillonner les plaines rouges et poussiéreuses des alentours du camp. Au bout de trois heures, j’ai vu apparaitre une succession de monts arrondis et de vallons, s’enchainant dans un continuum harmonieux sur plusieurs kilomètres carrés. En m’approchant encore, j’ai aperçu des milliers d’ouverture comme si cet immense édifice n’était qu’un pigeonnier géant. J’ai fini à pied et j’ai longuement longé les murs rouges jusqu’à une large entrée pratiquée latéralement.

Je suis resté là debout, à observer l’immense place intérieure. Sur le fond rouge de l’architecture, se mouvaient des centaines de silhouettes rousses qui semblaient patiner plus que marcher, échangeant dans une langue chuintante qui évoquait chuchotement et douceur. J’avais déjà vu quelques photos prises de loin. Je savais le Phobos bipède et de bonne taille, je dirais un mètre soixante-dix au jugé. Mais rien du papier glacé ne m’avait laissé présager de l’extrême sensualité qui se dégageait de ces corps. Lorsqu’ils se mettaient en mouvement, c’est comme si leur corps dessinait une onde qui partait de la nuque élancée, suivait la courbe du dos et aboutissait enfin à une croupe galbée, vibrant comme une chevelure au vent. La tête présentait un museau plutôt qu’un nez mais effilé, légèrement en trompette, noir et brillant. Au-dessus, les yeux étaient immenses, d’un vert profond que faisait ressortir le poil roux et ras. Deux petites cornes recourbées d’un noir d’ébène encadrait le front.

Devant moi sur cette place, des centaines d’individus de l’espèce Phobos vaquaient à leurs occupations quotidiennes. J’étais venu observer une tribu, j’allais découvrir une civilisation.

Impossible pour moi en cet instant de distinguer mâles et femelles. Pourtant, quand tu t’es approchée de moi ce jour-là, j’ai su que tu étais une femelle. J’allais dire une femme tant la différence aujourd’hui m’échappe. Tu m’as naturellement parlé dans ta langue, comme si quelque université terrienne avait pu me l’enseigner. Puis, tu m’as fait signe de t’attendre et tu es réapparue un instant plus tard deux parchemins à la main. Tu m’en as tendu un et t’es mise à parler. Immédiatement, j’ai pu lire sur le parchemin la transcription de tes mots dans ma propre langue.

Je me suis lancé à mon tour et j’ai vu sur ton parchemin apparaître un nouvel alphabet qui me sembla être un mélange d’écriture cunéiforme et d’idéogrammes.

Si notre différence nous a amené à développer de nouveaux langages, pour ce qui est des mots, nous avons toujours échangé comme cette toute première fois. Et ce soir encore, nous nous tenons face à face avec chacun notre parchemin à la main. Des larmes glissent sur le tien. Cela a été très dur pour moi d’être dur avec toi. J’ai répété mes mots et arguments à l’avance car je ne veux pas t’imposer mes larmes que je réserve pour la navette du retour. Je dois rentrer. Mon université me harcèle. Mes parents entrent dans leur quatrième âge et aimeraient que l’on entame l’ère des derniers échanges autrement que sous forme de pixels sur des écrans. Oui, ta famille est prête à m’accepter dans toute ma différence, mais si nous vivons un peu à part de ta communauté et tu finiras par en souffrir. D’autant que nous ne pourrons jamais avoir d’enfants ensemble et je sais que tu veux des petits Phobos à toi, les câliner, leur caresser le poil. De cela aussi tu finiras par souffrir. Et en sens inverse ce serait encore pire. En 2060, dans certains états de mon pays, les couples mixte blanc-noir sont encore ostracisés; alors imagine ce que tu subirais. Sans compter tous ces fous armés de citoyens américains qui te traqueraient comme une bête.

« -Je t’aime

- Moi aussi je t’aime. Et c’est parce que je t’aime que je veux pour toi une autre vie que celles que je viens de te décrire.

- Alors, on se quitte pour se faire du bien ?

- Oui. Je préfère souffrir de te voir souffrir maintenant que l’on s’aime pleinement que de te voir souffrir plus tard de mon manque de courage. »

Elle a posé son parchemin et m’as demandé :

« - Tu as toujours ton couteau suisse sur toi ?

- Oui

- Donne-le moi. »

Pas instant je n’ai réfléchi à ce qu’elle allait faire. Elle a ouvert trois lames avant de dégager les ciseaux. Puis elle a opéré une torsion vers sa croupe et en a coupé une touffe de poils.

« -J’ai lu que les humains qui s’aimaient beaucoup échangeaient parfois leurs cheveux pour garder avec eux une part de l’être aimé présent ou disparu. »

Elle a posé dans ma main sa touffe de poils roux soyeux et doux. J’ai replié ma main sur ce morceau d’éternité amoureuse et j’ai fermé les yeux. J’ai senti sa main qui frôlait mon visage. J’ai entendu le bruit métallique et j’ai vu mes cheveux bruns et lisses qu’elle caressait entre ses doigts.

Je lui ai tapoté une dernière fois la nuque. Elle a frotté une dernière fois son museau contre mes lèvres. Et nos corps, mais seulement nos corps, se sont détachés à jamais.

Lydie F