11A- Jean-Pierre G Iphone ...maison !

Après mûre réflexion,à l’instar de nombreux parisiens, et, leur grand fils étudiant à Londres, ils optèrent pour une vie provinciale, la bruyante capitale n’ayant plus les attraits d’antan.

Jamais Antoine, ingénieur à hautes responsabilités dans le Golfe, ne laisse filtrer le moindre détail sur ses activités, pas même à Lucy. Chaque mois un taxi le dépose devant l’église pour quatre ou cinq jours de repos, rarement plus.

Lucy ,rencontrée naguère lors d’un colloque à Londres ,partage sa vie depuis bientôt 25 ans .Attachée de presse ,elle parle maintenant un joli français gardant juste une pointe d’accent « pour le fun ». On peut les croiser faisant du VTT sur les petites routes au milieu des vignes ou main dans la main, sur la digue admirant les belles lumières du couchant sur la Loire où somnole une vieille gabarre. Grande, le cheveu court, de jolis yeux pers derrière de fines lunettes cerclées, Lucy est un modèle de discrétion : la « cinquantenaire épanouie » vantée par les magazines des salles d’attente.

A l’automne dernier le notaire leur fit découvrir ce presbytère en vente depuis des mois ; les travaux de restauration rebutaient les acquéreurs potentiels mais eux, sans barguigner, signèrent,tant le charme de cette bâtisse en pierre couverte d'une treille les conquit:

– Vous venez là d’acquérir un bien de caractère ; les presbytères ont toujours ce charme singulier qui les rend incomparables.A ce prix ,croyez moi c’est une réelle opportunité !...qu'Antoine,devant le froncement de sourcils de sa compagne traduisit par « une sacrée belle affaire! »

La Cambe St Martin: village de charme sur la Loire compte à peine 500 résidents en hiver mais le double à la belle saison. Classé « site touristique d’exception », panneaux « gîtes et chambres d’hôtes » y fleurissent comme jonquilles en avril.

Ce jardin de curé, clos de hauts murs, préserve l’intimité, seule sa grille rouillée surmontée d'une croix permet un coup d'œil furtif sur trois rosiers, un lilas et quelques iris ; orties et ronces y prolifèrent et « la Josiane » en voisine empressée, a vite signalé les compétences de son grand fils, chômeur- mais pas fainéant - pour remettre en état la pelouse et l’animer de quelques fleurs.

- Pendant ce temps là y fera pas de conneries avec sa bande !... »

A l’occasion elle-même ne rechignerait pas à faire les vitres, passer l’aspirateur voire au besoin nourrir Beaver (Castor), le vieux siamois sans queue.L’aménagement de ce cocon perdura, la réfection de la toiture en ardoise ayant été plus onéreuse que prévu à cause d’une charpente vétuste, bref la plantation de l’opulent “Pierre de Ronsard” ,les volets roulants et la caméra de sécurité furent remis à plus tard,tout comme le renouvellement de la vieille Austin.

L’église du XII ème domine le bourg, attirant les touristes, en bas, au coin de la rue le boucher et sur la place aux cinq tilleuls étêtés l’agence immobilière et le boulanger qui, aux beaux jours dispose trois tables sur le trottoir.Le bar-tabac a fermé l’an passé.

..................................Tôt en ce frais matin d'Octobre, les rares passants s’interpellent : la sirène des pompiers retentit, les gendarmes débarquent la minute suivante .

Couteau en main, Jean Claude,le boucher surgit pendant que sa femme Nicole se jette sur le téléphone pour alerter Fred le correspondant de la Nouvelle République.

Josiane , immédiatement interrogée dans le jardin par les deux gendarmes déclare :

« ...qu’elle n’a rien entendu de particulier mais que, réveillée par les grognements de Kroko, son teckel, en effet,elle a bien, depuis la lucarne des toilettes aperçu de la lumière dans le salon de Lucy...

- Vers 5h du matin, oui, il faisait encore nuit…

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- Oui, parfois toute la nuit quand elle travaille sur son ordinateur...

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- Non les volets ne sont jamais fermés ...à cause de la vigne…

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- Oh pas grand chose….je passe juste l’aspirateur, range la cuisine et le salon et parfois je m’occupe du chat quand elle s’absente…

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- Euh non….Comme c’est en anglais ,je ne comprends pas …! »

Dissimulé par une couverture de survie le corps est embarqué dans l’ambulance rouge, direction Saumur quand survient Fred, sans casque ; il gare sa moto Guzzi et rejoint les gendarmes, plutôt surpris de se voir tancer par la blonde gendarmette (sans doute une stagiaire...) Il prend des notes et relit à haute voix ; le maréchal des logis chef acquiesce précisant que,sur injonction du procureur,seules les initiales sont autorisées.

Trois jours plus tard sortant d'un taxi, Lucy réapparaît...

Regard caché par des lunettes noires, un bandage dépassant de sa manche de veste en lin, elle sonne à la barrière de la voisine et attend, n’osant affronter les crocs de Kroko qui parvient à l’intimider par ses aboiements :

- Hello! Josiane ... je viens pour vous remercier et aussi je vous dire au revoir ou plutôt adieu ! ….Oui adieu et bientôt « le maison sera revendu.Grâce à votre fils je suis encore vivante et ...naturellement je ne porterai pas de plainte contre lui ! »

– Ô Madame Lucy, quelle triste histoire, je vous fais toutes mes excuses ! Mais entrez donc prendre un café ….... !

Lucy :” Bien sûr,je sais , à cet âge on fait des bêtises ....Au fond, je ne lui en veux pas, même s’il s’est introduit chez moi de cette vilaine manière: et puis, entre nous, ce n était pas du très bon whisky .... »

Elle poursuit :

- Vous savez Josiane, apprendre que son mari vous quitte par SMS sans autre explication alors que nous avions tant de beaux projets ... nous pensions vivre ici paisiblement ... c’est tellement....... stupide, voilà pourquoi j’ai voulu en finir ! »

- Mais,vous comptez partir avant Noël où au printemps prochain ?

- Je dois vite me rendre chez le notaire pour avoir quelques explications et savoir ce qui est le mieux : vendre ou louer ou peut-être faire un gîte pour les vacances.

- Si vous voulez je peux m’occuper du gîte et avoir un œil sur les locataires !

- Merci Josiane mais, c’est si imprévu ; j’avais totale confiance dans Antoine et c’est un coup dans le dos que je reçois ...

- Là c'est un vrai coup tordu vous l’avez dit Lucy. Certains hommes se conduisent comme des saligots ! Tenez moi …

- Pardon ... mais c’est quoi “sales igots “?...

- Ah ben.....c’est …...des malotrus, des goujats,des salauds quoi !...

– Salauds ! ah oui je comprends ...c’est ça Josiane ,Antoine est un véritable salaud........ !

– Mais tout de même,quel gâchis ma pôve Lucy !...

Josiane tout en servant le café :

– Oui c’est vrai ...Mais grâce à mon gars,vous avez eu de la chance dans votre malheur, tiens, moi, mon homme y m’a plaqué quand le gamin était tout petit mais ,bon, entre le boucher et le boulanger, j'ai pas à me plaindre , y sont gentils et ...discrets ! »

Le moment venu de prendre congé, Lucy traverse la petite rue mal pavée, pousse la grille, et là, sur le seuil patiné du vestibule remarque quelques éclats de verre qui scintillent, lui revient alors ce geste fou, quand de colère elle projeta l’Iphone dans la porte vitrée puis ....commit l’irréparable .........

De la boîte aux lettres dépasse un pli à entête « Gendarmerie Nationale- Urgent »

jean pierre G.