11A - Bénédicte/Fredaine

C’est pas normal

M. et Mme Paul Charpentier habitent une tranquille petite rue dans une jolie banlieue arborée. Ils avaient à l’époque, été séduits par le caractère villageois de l’endroit, à quinze minutes du cœur de la capitale par le train, elle vendeuse aux Galeries Lafayette et lui directeur financier dans un groupe international de cosmétiques. Il gagnait suffisamment bien sa vie pour acheter rubis sur l’ongle ce petit paradis tandis qu’elle ne disposait que d’un salaire médiocre. Elle fut bien contente alors de bénéficier d’un style de vie inaccessible sans Paul.

Aujourd’hui à la retraite, ils aiment à dire qu’ils « profitent du calme de l’endroit ». Pourtant Gilberte trouve le temps bien long, ce n’est pas une vie qu’elle aime. C’était vraiment plus gai du temps où son mari visitait les autres entreprises du groupe. Alors il voyageait dans le monde entier, parfois il l’emmenait avec lui, elle adorait ces évasions merveilleuses dont seules demeurent quelques photos défraîchies. Lui absent, elle sortait beaucoup, elle rencontrait des amies, visitait des expositions, elle vivait pleinement.

Mais aujourd’hui il passe ses journées à se reposer, songe-t-elle en ronchonnant. Soit il fait la sieste, soit il regarde la télévision, bouquine de gros livres épais, ou encore il est sur internet. Et il n’a plus envie de sortir, ni même d’aller au cinéma « Pour quoi faire, on a la télévision ! » Il prétend en outre être devenu agoraphobe, il ne manquait plus que ça ! Gilberte rumine en préparant le dîner.

« - Paul, le dîner est prêt !

- …

- Tu viens dîner ?

- Mmm j’arrive.

Elle s’assied à table, déplie sa serviette, se sert un verre d’eau. Dans le salon, il continue à lire son magazine d’informations économiques d’un air concentré. Elle tapote la table de ses ongles. Il toussote. Elle arrête. Elle boit le verre d’eau d’un trait.

- Tu viens ? Sinon je commence sans toi.

- J’arrive, j’arrive. »

Et Paul s’extirpe avec difficulté de son fauteuil ; il reste courbé jusqu’à la table, y pose ses deux poings fermés en appui, et se laisse tomber sur la chaise.

« -Tu vas la casser cette malheureuse chaise à force ! C’est à chaque repas la même chose.

- Fous-moi la paix.

- Eh, dis donc, le dîner est servi, tu t’en moques complètement. Tu n’as pas levé le petit doigt pour m’aider. Je suis lasse de faire la bonne ici. Je fais tout : courses, cuisine, vaisselle, lavage du linge de monseigneur. Qui vérifie si tu as encore assez de médicaments, c’est moi ! Qui prend les rendez-vous chez les médecins pour toi, c’est encore moi. J’en ai plein le dos.

- Ben quoi, c’est pas normal ?

- Eh bien non c’est pas normal, je ne suis pas ta bonne, ni l’une de tes nombreuses secrétaires, ni ton intendante, ni ta gouvernante, ça ne peut plus continuer comme ça.

- Te fâches pas Gilberte, je lisais ce que le gouvernement mijote pour nos impôts.

- Ah, les impôts ! De toute façon on est pompé, complètement pompé et à la source encore, alors…

- Peut-être, mais est-ce que tu t’informes, toi ? A part tes romans à l’eau de rose…

- Oui je lis, et quelquefois ce sont des romans à l’eau de rose comme tu dis, j’en ai besoin. C’est le seul moyen que j’ai pour respirer un peu, pour m’évader de ce trou dans lequel tu me fais vivre ici. On ne voit personne, tu dors tout le temps, tu mènes ta vie sans remarquer que j’existe, sans voir tout le travail que je fais pour toi.

- Si tu n’es pas contente, ne le fais pas ce « travail », je le ferai moi-même, voilà tout.

- Chiche !

- Si tu crois que j’ai besoin de toi pour vivre, tu te trompes largement. J’en ai assez moi aussi de tes permanentes jérémiades. Tu crois que je ne t’entends pas bougonner dans ta cuisine ?

- Ma cuisine ! La cuisine qui sert à préparer tes repas oui !

- Ecoute-moi bien Gilberte, c’en est trop. Ce n’est pas compliqué, tu me pompes l’air. Je ne ferai pas d’esclandre, j’ai horreur de ça ; je ne me mettrai pas en colère, tu me connais. Je te dis simplement, calmement, que notre ménage est un vieux ménage de vieilles personnes c’est tout. Il faut faire avec, composer, sinon c’est fichu. Raté, tu comprends ça ? Nous n’avons plus les mêmes goûts, nous n’aspirons pas aux mêmes choses. Alors à quoi bon s’entêter ? Tu n’as qu’à t’installer dans une maison de vieux, dans une résidence pour seniors comme on dit, pas pour vieillards puisque tu veux te promener. Là au moins tu pourras te promener avec leur groupe de vieilles taupes, et puisque tu veux bavarder, ah ça oui tu pourras bavarder. Puisque tu ne veux plus faire le ménage, ni la cuisine, ni la lessive, ni rien, tu auras tout le service nécessaire. Et puisque, apparemment je t’encombre, tu ne m’auras plus sur le dos. Voilà ! »

Gilberte pique du nez, les yeux pleins de larmes.

« - Mais non mon chéri, ne le prend pas si mal ! Je suis crevée, je suis épuisée. Il ne faut pas m’en vouloir, je rouspète parce que je ne sais pas faire autrement, tu sais bien : quand je suis très fatiguée, je râle ou je pleure. Bon là je fais les deux, c’est malin ! Mais il faut dire que j’ai toujours l’impression que tu ne m’écoutes pas quand je te parle.

- Mais si, j’écoute !

- Alors, accuse réception du message pour que je le sache ! Aucun regard, aucun signe de la main, pas un hochement de tête ne me dit que tu m’as entendue. J’ai l’impression de parler à un mur. Tu ne te rends pas compte, c’est terrible pour moi.

- Bah ! Tu te fais des idées.

- Et puis j’ai bien pensé aux résidences dont tu parles, mais ça coûte très cher, je n’ai pas les moyens moi. Ce qu’il nous faudrait, c’est un appart’ dans lequel on puisse vivre tous les deux, mais sans être tout le temps l’un sur l’autre. Il nous faut plus d’indépendance, voilà tout. Ne pas toujours dépendre l’un de l’autre, c’est tout ce que je demande mo[B1] i.

- Eh bien voilà, c’est ça : je suis en trop ! C’est tout pour aujourd’hui ou bien tu en a encore sur la patate ?

- Je voulais aller voir l’expo Leonard de Vinci, t’as pas répondu, et maintenant, c’est trop tard ! C’est toujours comme ça avec toi. Tu ne t’intéresses plus du tout à moi. Autrefois, au moins, tu m’emmenais en voyage avec toi, on passait des vacances géniales ensemble tous les deux. Depuis que tu ne travailles plus, c’est fini tout ça. Quand je pense que pour plein de gens la retraite est le début des grandes vacances, c’est raté pour moi. Il ne se passe plus rien !

- C’est assez vrai ce que tu dis, mais j’ai bossé jusqu’à soixante-dix ans ; aujourd’hui bien des gens s’arrêtent à cinquante-cinq, maximum soixante ans, ils sont en pleine forme évidemment.

- T’étais pas obligé, tu l’as fait surtout parce que tu avais peur de t’ennuyer sans vie professionnelle, c’est tout ! Evidemment, dans ta tête, je ne pouvais absolument pas te suffire puisque je n’existe pas. Alors aujourd’hui, c’est moi qui m’ennuie, et bien encore ! J’aligne des corvées à longueur de journée pendant que monsieur se repose – de quoi ? Je me le demande. Non, c’est pas juste.

- Tu vas encore me dire que c’est fatigant d’être fatigué, je parie ! Que veux-tu, nous ne sommes plus très jeunes, c’est tout. Bon : ça suffit pour ce soir. La discussion est close. Mais sache que si tu veux partir, tu peux partir. Pour moi, je suis ici chez moi, je reste chez moi. »

Gilberte se redresse en étouffant un gros sanglot dans sa serviette de table, c’est la première fois qu’il lui parle aussi durement : tu peux partir si tu veux, mais moi je reste chez moi ! C’est horrible, il me jetterait dehors, comme ça ? Mais ce n’est pas du tout ce que je veux, moi ! Il n’a rien compris. Elle bouscule sa chaise dans sa fuite vers la chambre, claque la porte.

Paul, encore à table, hausse les épaules, allume tranquillement la télévision. Déjà Gilberte, penaude, ré-ouvre doucement la porte, évoquant un courant d’air qui l’aurait fermée brutalement.

☐ Fredaine

[B1]