11A - Bruno - Omura est mort

La société se compose de deux catégories d’individus, les winners et les loosers ; Terry Adul en est convaincu, comme il est certain d’appartenir à la première. À cette heure avancée de la nuit, le directeur commercial de la filiale française d’une grande firme multinationale, dirigée par Godefroy Bernier de la Rozière, se présente au volant de son 4X4 dernier cri à la porte du garage de son immeuble du XVIème arrondissement parisien. L’homme, la quarantaine vaillante, met à profit le temps d’ouverture de la porte basculante pour se pencher vers le rétroviseur intérieur, réajuster son nœud de cravate, rectifier sa coiffure et effacer une trace de rouge à lèvres sur sa joue. Puis il précipite son véhicule par l’ouverture béante du parking souterrain, dont la porte d’acier se referme sur lui d’un mouvement lent et inexorable.

Dans son appartement du 6ème étage, son épouse Nathalie, née Bernier de la Rozière et fille de Godefroy, l’attend dans le salon, à moitié allongée sur un canapé, un verre à la main. Terry Adul, qui vient de refermer la porte d’entrée, commence aussitôt à se dévêtir puis entre dans le salon.

« Tu n’es pas couchée ?

- Je t’attendais.

- Tu n’aurais pas dû. Je t’avais dit que ça serait sûrement long. Ces dîners d’affaires sont toujours interminables. Surtout avec les Japonais. Et toi ? Ta journée s’est bien passée ? J'ai une de ces soifs, moi ! »

L’homme quitte la pièce et se dirige d’un pas rapide vers le frigo de la cuisine.

« Si je t’ai attendu ce soir, c’est que j’ai quelque chose d’important à te dire.

- Je t’entends pas... Qu’est-ce que tu dis ?

- Je dis... Il y a encore peu de temps, tu m’aurais embrassée en rentrant. »

Terry Adul revient dans le salon, un verre à la main, en retirant sa cravate de l’autre.

« C’est vrai. Excuse-moi... »

Il s’approche de sa femme et dépose un baiser rapide sur son front.

« Voilà, c’est réparé.

- Quand on répare, c’est que quelque chose est cassé.

- Allons bon ! Qu’est ce qui te prend ? qu’est ce qu’il y a encore ?

- Il y a que tes sentiments pour moi ne sont plus ce qu’ils étaient. Mais tu refuses de voir la vérité en face.

- Écoute, je suis fatigué, j’ai passé une journée difficile et une soirée épuisante. Alors, excuse-moi, mais pas ce soir.

- Tu ne t’intéresses plus à moi. Ce que je fais, ce que je vis t’indiffère.

- Comment peux-tu dire ça ? Il y a un instant je te demandais comment s’était passée ta journée.

- Tu me l’as demandé, c’est vrai, et tu es sorti de la pièce sans attendre ma réponse.

- Peut-être, mais tu te trompes : je suis tout simplement pressé de retrouver mon lit.

- C’est aussi le mien.

- Ooooh, toi, tu as passé une mauvaise journée. Et puis je t’ai déjà demandé d’arrêter de boire, ça te fait déprimer.

- Dis-moi, c’est bien avec un certain Omura que tu avais rendez-vous ce soir ?

- Voilà ce qui s’appelle détourner la conversation.

- Où êtes-vous allés dîner ? »

Terry Adul, qui vient de s’asseoir dans un fauteuil et commence à retirer ses chaussures, marque un temps avant de répondre.

« À La Rose des Sables, pourquoi ?

- Vous étiez accompagnés ?

- Accompagnés ? Mais non, seuls, quelle question !

- Alors c’est incroyable !

- Qu’est-ce qui est incroyable ? Je ne vois pas ce qu’il y a d’incroyable à dîner en tête à tête avec un client japonais dans un restaurant oriental !

- Vendredi dernier, tu m’as dit qu’il ne parlait pas un mot de français et tu me dis que vous étiez seuls ce soir. Comme tu ne parlais pas encore le japonais vendredi et que ton anglais est plus que limité, j’en conclus que l’un de vous deux a appris une langue étrangère en moins de cinq jours. Il y a de quoi trouver ça incroyable, non ?

- Il y avait l’interprète.

- Tu m'as dit que vous étiez seuls.

- Moi ? Moi j'ai dit ça ? Écoute : je viens de passer des heures éprouvantes à négocier un contrat important, alors garde tes sarcasmes et cesse de m’embêter avec tes questions. »

L’homme retire sa ceinture et commence à déboutonner sa chemise. Nathalie Adul se lève, s’avance vers le bar et, après s’être servi un nouveau verre, retourne sur le canapé en s’adressant à son époux.

« Comment va-t-il ?

- Qui ça ?

- Monsieur Omura.

- Mais bien ! Très bien ! Il pète la forme cet homme-là. Quand j’aurais son âge j’aimerais bien avoir la santé qu’il a aujourd’hui, tiens !

- Ça m’étonnerait.

- Et pourquoi ça, je te prie ?

- Parce que M. Omura est décédé aujourd’hui d’une crise cardiaque. Voilà pourquoi.

- Quoi ? Qu’est ce que tu racontes !

- Quelqu'un a laissé un message sur ton portable professionnel. Tu l’avais oublié sur la table de nuit ce matin. Je l’ai écouté ce soir en rentrant.

- Ah ! Je l’ai cherché partout. Passe-le moi, que j’écoute ce message. Tu as dû mal comprendre...

Terry Adul s’empare de l’appareil que lui tend son épouse et s’active sur l’écran.

« Ne cherche pas, je l’ai supprimé.

- Ça c'est inouï ! Comment veux-tu que je trouve une explication si je ne peux pas me faire une idée par moi-même... Une crise cardiaque tu dis ? Omura ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

- C’est une histoire vieille comme le monde…

- Mais qu’est-ce que tu vas croire encore ?

- Je ne crois rien. Avec qui tu me trompes, je m’en moque. Où, je m’en contrefiche. Ce qui est insupportable, c’est que tu n’aies même pas la délicatesse de t’arranger pour que je ne sache pas quand.

- C’est inouï !

- Tu te répètes.

- Bon. Écoute-moi bien. Tout a été décidé la semaine dernière en accord avec ton père. On venait d’apprendre qu’Omura était de passage à Paris, j’ai fait réserver à l’Oriental où je l’ai retrouvé comme prévu ce soir et où, encore comme prévu, le repas a duré une éternité. Je suis rentré comme prévu à deux heures du matin et, là tu m’annonces que j’ai passé la soirée avec le fantôme de M. Omura. Alors, tu m’excuseras, mais je trouve ça… inouï !

- Inouï ou pas, il suffirait d’appeler ton client. S’il est vivant, je me serai trompée et voilà tout ; s’il est mort, c’est toi qui m’auras trompée.

- Oui... évidemment...

- Eh bien, qu’est-ce que tu attends ?

- Rien. Simplement, je ne me vois pas lui dire « pardonnez-moi de vous déranger Omura San, mais ma femme voudrait savoir si vous êtes mort ». Tu ne voudrais quand même pas passer pour une idiote ?

- Je préfère encore passer pour une idiote plutôt que pour une femme trompée.

- Alors téléphone donc toi-même ! Tiens ! »

Nathalie Adul se lève, prend le portable que lui tend son époux, hésite.

« Allez, vas-y !

- Non... Personne n’a téléphoné cet après-midi. Il n’y a jamais eu de message. M. Omura se porte probablement comme un charme et tu as certainement dîné avec lui ce soir.

- Aaah ! Heureux de te l’entendre dire ! »

L’homme récupère rapidement le portable pour le replacer dans sa poche, avec un discret sourire de victoire. Puis il commence à retirer son pantalon et enchaîne sur un ton bravache.

« Alors c’était donc ça ! Tu prêches le faux pour savoir le vrai ! Et moi qui rame comme un damné pour te faire entendre raison. Encore heureux que je n’aie pas baissé les bras devant ton idée fixe ! Imagine un peu la situation si je t’avais dit que tu me cassais les pieds avec tes histoires ! Imagine un peu si, pour en finir, je t'avais dit oui, tu as raison, oui, j’avais ce soir un rendez-vous avec ma maîtresse, oui, puisque tu veux savoir, notre liaison dure depuis deux mois, oui, je vis avec elle des choses que je n’ai jamais connues dans ma vie, oui, nous vivons une relation intense et passionnée, et oui, nous avons des projets ensemble ! C’est ça que tu aurais voulu ? Hein ? Eh ben non ! Ce soir j’étais avec M. Omura, au restaurant. D’ailleurs c’est bien simple, voici la facture qui prouve que nous avons consommé apéritifs, couscous royal, thé et pâtisseries orientales. Voilà ! Tu es rassurée maintenant ? Et puisque tu veux tout savoir, voici les contrats qu’on a négociés ensemble. Et là qu’est-ce qui est écrit là ? Hein ? C'est de l’arabe peut-être ? Eh ben non, c'est du japonais, c’est Omura qui a fait des annotations sur mon exemplaire. Alors, tu vois bien que je dis la vérité, non ?

- Ça ne prouve rien et de toute façon ce n’est pas cette vérité-là que j’attendais de toi.

- Comment ça ? Enfin, c'est insensé ! Non seulement j’étais bien avec Omura ce soir, mais en plus je te l’ai prouvé par A plus B ! C’est toi qui avoues avoir menti et ça ne te suffit pas ? Mais qu’est-ce que je t’ai fait, bon sang ?

- Tu as fait ce soir la preuve de ce que je ressens depuis longtemps : tu ne m’aimes plus. Je t’accuse sans détour de me tromper avec une autre et tu ne rejettes même pas l’horreur de cette hypothèse. Non, tu te contentes de te justifier, tu cherches seulement à détruire ma supposition, sans jamais remettre en cause l’idée même que tu puisses ne plus m’aimer.

- En somme, que j’aie dîné avec lui ou pas, pour toi, c’est pareil ?

- Je voulais juste savoir si tu m’aimais encore. Et tu n’as rien fait pour me rassurer. Tout simplement parce que tu ne m’aimes plus. Que tu aies passé la soirée dans les bras d’une autre ne serait qu’une raison supplémentaire pour nous séparer.

- Mais tu as dit toi-même que tu avais inventé ce message ! Alors qu'est-ce qui te permet de croire que je n’étais pas avec Omura et que j’étais dans les bras d’une autre ?

- Simplement le fait que tu t'acharnes à me prouver le contraire. Alors qu'il te suffisait de me prouver que tu m'aimes. Mais des preuves, tu serais bien en peine d’en trouver. Quel drôle d’amour qu’un amour sans preuve… Quand je me suis réveillée ce matin, tu dormais encore. Tu respirais lentement. J’ai regardé tes mains en me rappelant tes caresses, j’ai repensé à tes yeux, si beaux dans la lumière, à ta bouche et tes baisers si tendres et puis je me suis rendue compte que tes poings étaient fermés, que tes paupières étaient closes et que tes lèvres étaient serrées… Alors j’ai attendu que tu te réveilles en espérant un geste, un regard, un mot doux mais tu t’es levé sans rien dire, sans une attention, sans égard… »

À cet instant, le portable de Terry Adul se met à sonner depuis la poche de son pantalon déposé sur le dossier du fauteuil, au son des premiers accords de la 5ème symphonie de Beethoven.

« Attends une seconde... Allô ?... Oui, bonsoir… Quoi ? ... Et c’est arrivé quand ?… Non, non, je n’étais pas au courant... Oui, oui…Je… Je vous rappelle demain...

- Qui était-ce ?

- Ton père.

- Qu’est-ce qu’il voulait ?

- Hein ?

- Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

- Ce qu’il m’a dit ?... Il m’a dit... »

Terry Adul laisse tomber négligemment son portable sur le canapé. Il n’est plus habillé maintenant que de son tee-shirt, son caleçon et ses chaussettes. Il se dirige vers un fauteuil, les yeux baissés, s’y assoit lourdement, le front plissé, puis il se met à rire tristement.

« À quoi bon... Autant te le dire dès maintenant... Ça s’est passé en fin de journée. Ton père vient de me l’apprendre... »

L’air résigné, il lève les yeux sur son épouse.

« C’est toi qui avais raison finalement... Omura est mort. »