11A - Corinne LN - Un soir d'été

UN SOIR D’ETE

Après avoir arpenté nerveusement le tapis qashqai en long en large et en travers, les yeux humides et les poings serrés, Anastasia s’est assise bien droite dans la bergère bleue roi qu’elle a soigneusement installée devant la fenêtre grande ouverte. Maintenant elle attend, fermement décidée à prendre une bonne leçon donnée par des experts du genre avant le retour de Mathieu. Il fait une chaleur presque suffocante en cette fin de journée estivale. Le soleil s’engouffre par les deux longues fenêtres du vaste salon exposé plein ouest et rebondit dans un grand miroir ovale. Anastasia a hérité de ce trois-pièces lumineux situé au quatrième étage qui donne sur une courette tranquille commune à plusieurs immeubles. La décoration est moderne, un peu chargée mais d’un goût certain. Elle a choisi chaque meuble, chaque bibelot, chaque tableau et n’a gardé que quelques icônes russes en souvenir de ses parents récemment décédés. Ils sont partis l’un après l’autre en quelques jours en bénissant le ciel d’avoir échoué en France « le pays qui leur a sauvé la vie » disait son père Dimitri. Elle n’a aucun souvenir de sa petite enfance en Russie. Elle est retournée à Moscou en touriste il y a quelques années pour découvrir ses racines et travailler la langue russe. Maintenant, elle traduit des romans russes en français mais elle serait bien incapable de faire l’inverse. Anastasia vit à Paris, dans la ville qu’elle aime, dans le quartier qu’elle préfère tout près de l’opéra Bastille. L’opéra, une passion qu’elle partage avec Mathieu, son compagnon, c’est à la sortie d’un concert qu’ils se sont rencontrés un soir d’été et depuis dix ans, ils partagent une vie qu’elle croyait parfaite. Son visage délicat se crispe et ses yeux s’embuent. A bientôt quarante ans, Anastasia était parfaitement heureuse jusqu’à ce matin.

« Et ma bière bordel, tu as encore fait exprès de l’oublier, enfoirée.

La voix d’homme rauque et graveleuse envahit la pièce, « ça y est le spectacle commence, prenons en de la graine » pense Anastasia qui n’attendait que ça. Depuis le premier étage de l’immeuble vétuste au fond de la cour, une autre voix plus stridente répond en braillant :

- Va donc te l’acheter ta bière, pauvre blaireau.

-Je bosse moi, feignasse, macchabée d’eau de vaisselle. T’as que ça à foutre de la journée.

-J’en ai plein le cul de m’occuper de tes affaire bordel de merde. Si tu crois que je pense à toi toute la journée. T’as qu’à aller boire chez tes potes graine de con.

-Pouffiasse, j’vais descendre les acheter mes bières et je te les f’rai boire pas le nez. J’sais pas pourquoi je reste avec toi espèce de pelle à tarte. J’suis sûr qu’y a que de la merde à bouffer ce soir ?

-C’est pas avec les trois sous qu’tu m’donnes que j’vais acheter du caviar, abruti. Pas de ma faute si j’ vis avec un traine savate con comme un pied de chaise.

- c’est déjà cher payé pour le plaisir qu’tu m’donnes, godiche, mocheté, fesses d’huitre.

-Pour ce que tu proposes bourse molle, avachi dans le canapé et bourré à longueur de temps, t’es rien qu’une lopette, un trépassé des burettes.

-Va crever sorcière, mauvaise langue, pisse vinaigre, t’as que d’la merde dans la gueule.

-Bordel à queue, tu vas la chercher ta maudite bière avant de n‘plus tenir sur tes guiboles, couillon de la lune.

- Tudieu, tu mériterais….salope, sac à foutre !

- Enflure, bâtard, pignouf, casse toi donc tête de nœud.

-ça oui je me casse et vite fait, j’en ai marre de voir ton cul mal torché, vieux boudin. »

Une porte claque violemment et on entend encore madame brailler:

« Va mourir tête de chips, cornandouille ! »

« Cooooornandouille » répète le perroquet vert qui n’a rien raté de ce dialogue poignant depuis le perchoir de sa cage exigüe à l’étage au-dessus.

Le silence revient, pesant, et dans son fauteuil, Anastasia soupire. « Bon je n’ai pas glané grand-chose » pense t’elle mais curieusement elle se sent plus calme, prête à l’affrontement. Son visage s’assombrit à nouveau. Tout son monde vient de s’effondrer et depuis des heures sa vie entière défile dans sa tête. Elle secoue sa tête blonde, Mathieu ne va pas tarder à rentrer et elle ne sait toujours pas ce qui va prendre le dessus de la rage ou du désespoir, elle sait juste au fond d’elle-même que toute sa vie va changer, que tout ce qu’ils ont construit tous les deux va s’évanouir en fumée.

Pourtant ce matin, tout allait pour le mieux. Mathieu l’a embrassée tendrement dans le cou alors qu’elle traînait en nuisette devant son café.

« A ce soir Anna, sois sage et profite un peu du soleil, tu es toute pâle »

Elle aime tant le voir partir le matin, il a beaucoup d’allure en costume cravate, grand, brun, la peau mate, si sexy, encore à elle mais déjà la tête au travail. Anastasia frissonne et son regard bleu se durcit. Mathieu dirige une nouvelle équipe commerciale depuis trois ans et il ne compte pas ses heures mais maintenant hélas elle sait pourquoi. Vers dix heures, elle s’est installée devant son ordinateur, heureuse, détendue pour traduire les dernières pages du roman épique d’un écrivain russe en devenir, quand la sonnette de la porte l’a fait sursauter. Comme d’habitude elle a entrouvert en laissant le loquet de sécurité. Une jeune fille brune, cheveux courts, plutôt gironde et vêtue d’une robe à fleurs trop courte se tenait sur le palier un peu en retrait. D’une voix un peu chevrotante, elle lui a demandé : « Je peux vous parler en privé? C’est au sujet de Mathieu». Immédiatement Anastasia a compris et la porte s’est ouverte en grand. En écoutant la jeune femme, prénommée Julie, s’exprimer elle est restée digne, très calme. Le choc était si profond, la surprise telle qu’elle était pétrifiée, incapable de réagir. Quand Julie est sortie, Anastasia est restée quelques instants assommée puis elle poussé un long cri libérateur. Le visage fermé, elle s’est dirigée vers la chambre où elle a soigneusement déchiré une à une toutes les chemises et les précieuses vestes de Mathieu avant de les fourrer en boule dans la grande valise en tissu bleu. Ensuite, elle a jeté ses chaussures, ses caleçons, ses chaussettes et ses affaires de toilette dans le vide ordure du palier. Puis elle s’est rendue dans la cuisine et, sans réfléchir, elle a passé par la fenêtre le gratin dauphinois qu’elle avait mitonné avec amour avec le plat au risque d’assommer un voisin.

C’est quand elle s’est enfin calmée, que la douleur est revenue et depuis elle rumine, elle imagine sa vie sans lui. Au moins l’appartement lui appartient, elle ne sera pas à la rue. Mais que dire aux amis, à la famille de Mathieu qu’elle adore, quid des prochaines vacances en Inde prévues de longue date et que faire du cheval en pension à Rambouillet ? Et cette confiance aveugle qu’elle avait en lui, perdue pour toujours ? Anastasia sait déjà qu’elle ne pourra jamais pardonner, tout est fichu maintenant. Elle n’a même pas le courage d’appeler Olivia, sa meilleure amie, sanguine elle serait capable de rappliquer avec un couteau. La colère reprend le dessus « quand je pense qu’il ne voulait pas d’enfant, qu’il voulait rester libre et il va faire un môme à une gamine, qui travaille pour lui de surcroit».

Le bruit de la clé dans la serrure lui fait l’effet d’un coup de fusil, son cœur bat à tout rompre.

« Hello, où est ma danseuse du Bolchoï ? »

Anastasia ne bouge pas, assise bien droite dans son fauteuil, la nuque raide. Mathieu se dirige vers elle étonné :

« Ça ne va pas ?

-Non, ça ne va pas.

Anastasia avait peur de rester aphone mais les mots sont sortis tout seuls.

« Tu es malade ?

-Non c’est toi le grand malade, tu es un détraqué et un affabulateur de la pire espèce.

Le ton est donné.

-Anna, qu’est ce qui se passe ?

Mathieu s’est arrêté au milieu du salon, sa voix est moins enjouée, empreinte d’inquiétude.

- Tu oses me demander ce qui se passe ? Tu n’es qu’un menteur, un hypocrite, quand je pense que je t’ai fait confiance toutes ces années. Il y en a eu combien que tu as séduites ou peut-être même pire ?

La voix d’Anna devient aigre, pleine de rancune et de rage, tout ce qu’elle espérait éviter. Il faut avant tout rester digne, la vengeance est un plat qui se mange froid.

Mathieu reste pétrifié au milieu du salon et Anna enfonce le clou :

-Julie est passée ce matin.

Mathieu blêmit. Dans le grand miroir, Anna le regarde avec délice se décomposer.

Après un instant de silence contraint, Mathieu reprend la parole :

-Je ne sais pas ce qu’elle t’a raconté mais ce n’est rien, juste une passade, rien du tout. Tu sais bien que c’est toi que j’aime.

Il tente de s’approcher mais Anna se lève brusquement.

- Une passade vraiment ? Pauvre gamine, elle est folle de toi et pourtant elle t’a résisté et tu t’es servi de ton pouvoir comme un lâche. Tu mériterais que je te dénonce à « Me too ».

- Anna mais ce sont des conneries tout ça, et bien sûr tu as tout avalé tout ce qu’elle t’a raconté !

- Des conneries ah oui, et l’enfant tu en fais quoi ».

- L’enfant mais quel enfant ?

-Hypocrite, tu n’as même pas le courage d’assumer »

Anna lit la surprise et l’affolement sur le visage de Mathieu et elle poursuit avec délectation :

- Et il n’est même pas au courant, je rêve ! Tu sais cet enfant dont tu ne voulais surtout pas, pas avec moi en tous cas, pour préserver ta précieuse liberté. Et bien tu vas l’avoir avec ta Julie.

-Attend mais ce n’est pas possible, je ne veux pas d’enfant tu le sais bien, faire un enfant dans ce monde de fou, c’est une hérésie.

- Il fallait réfléchir aux conséquences avant de sauter sur tout ce qui bouge. Tu me dégoûtes, cette pauvre fille, tu ne vas quand même pas l’abandonner ?

-Je vais aller la voir, je te promets, je vais régler ça. Anna c’est toi que j’aime, tu es ma vie, je ne peux pas me passer de toi

-Et tu imagines que je vais te pardonner ? Mais tu as tout détruit, jamais plus je ne pourrai te faire confiance. Tu pourrais ramper à mes pieds, ça ne changerait rien. Et si tu espères rester ici tu te mets le doigt dans l’œil, ici c’est chez moi.

Anna se dirige vers la chambre et en ressort avec la valise bleue. Elle la dépose aux pieds de Mathieu qui tente de l’enlacer.

- Anna je t’aime, c’est tout ce qui compte, crois moi je t’en supplie. Tu ne vas pas tout gâcher, tout foutre en l’air pour une erreur »

Mais Anna se dégage vigoureusement et recule de quelques pas. Elle a eu toute la journée pour réfléchir et maintenant elle est vraiment certaine de sa décision.

- Ah oui une erreur vraiment ? Et bien ton erreur va porter des couches-culottes et j’espère qu’elle t’empêchera de dormir pendant des mois. Rejoins ta Julie et assume pour une fois. Et surtout va-t’en, prends cette valise et sors de chez moi immédiatement, tu me dégoûtes »

Comprenant qu’Anna ne changera pas d’avis, le désespoir de Mathieu se mue en une colère noire et il montre soudain son vrai visage :

-C’est facile de tout mettre sur mon dos. Si tu crois que la vie avec toi est une partie de plaisir. Tu passes tes soirées sur tes traductions. On dîne en courant, on se croise à peine au petit déjeuner et pour la gaudriole, avoue qu’il ne se passe plus grand-chose. C’est normal que j’ai cédé à la tentation, je ne suis pas en bois.

-Je n’y crois pas, comment oses-tu ? Tu es gonflé, c’est toi qui n’es jamais là, toujours au travail ou en déplacement sous des prétextes fallacieux en plus. Quand je pense que j’ai vécu dix ans avec toi sans rien soupçonner, si tu savais comme je m’en veux.

-D’accord, j’ai compris, je me tire si tu veux et avec plaisir même mais pas sans ma chaine Hifi et mes CD.

Sans hésiter un instant, Anna arrache les fils de la chaîne stéréo sans prendre la peine de la débrancher et va la jeter sur le palier. La collection de CD suit le même chemin en pièces détachées sans que Mathieu estomaqué n’ai le réflexe d’intervenir.

- Mais tu es complètement folle, ma pauvre fille. Tu vas le regretter, si je pars, je ne reviendrai pas Anna.

-J’espère bien. Tu as deux minutes pour sortir de chez moi sinon j’appelle les flics et je leur explique comment tu traites tes jolies commerciales. »

De plus en plus sure d’elle, Anastasia est rouge de contrariété. Mathieu se retient visiblement de l’étrangler, il esquisse le geste puis, avec ce qui lui reste d’amour-propre, il saisit la valise, tourne les talons et sort sans se retourner. Anna l’entend crier une dernière fois sur le palier :

« Tu vas le regretter je te promets, tu ne sais pas ce que tu fais » et il s’engouffre dans l’escalier avec sa valise et sa précieuse chaine sous le bras.

Avant qu’il ait complètement disparu, Anna prend une grande inspiration puis elle se penche sur la rampe cirée pour hurler de tous ses poumons un « cornandouille » libérateur tellement strident qu’il fait immédiatement sortir de chez eux tous les voisins du dessous.

Au moins la leçon de choses ne lui aura pas servi à rien.

Corinne LN