11A - Dominique S - Laurence, Marie et Julie

Voilà un an qu’elles avaient quitté leur immeuble de l’avenue de Flandres, pour cette maison fonctionnelle, plantée au milieu d’une prairie de trois hectares au fin fond de l’Ardèche.

Marie voulait une maison en pierre, avec un petit jardin de curé, quelque chose de bucolique. Laurence s’en moquait, tout lui allait du moment que Marie était heureuse. Elle craignait tout de même les travaux qu’une vieille maison engendrait.

Contre toute attente, Marie avait jeté son dévolu de dernière minute sur une maison de construction récente. Laurence, entre deux voyages d’affaires était passée en coup de vent voir le futur domicile sans s’attacher au terrain.

La maison spacieuse, saine, lumineuse convenait. Un léger rafraîchissement suffirait à la rendre habitable rapidement. Marie était enceinte, le petit arrivait, il ne fallait pas perdre de temps. Tout était fait dans l’ordre, le mariage, la maison, le bébé.

Julie maintenant gambadait allègrement dans ce parc démesuré.

Les problèmes avaient commencé, quelques mois après sa naissance. Laurence avait été conciliante sur pas mal de choses : la maison, la prairie, le bébé.

Insidieusement, le terrain s’est manifesté. Trois hectares, cela s’entretient. Deux chèvres aidaient au débroussaillage. Mais il fallait s’occuper des chèvres. Marie avait voulu des poules. Mais il fallait s’occuper des poules.

Laurence s’attelait gaiement à toutes les tâches, Marie se relevait doucement d’un accouchement difficile, allaitait Julie qui accaparait tout son temps.

Petit à petit, quelques reproches se sont installés. Des broutilles, qui auraient pu trouver une solution, s’il y avait eu du temps et de la bonne volonté pour un dialogue.

Ce n’était pas le cas. Marie et Laurence avaient repris leur travail. L’enfant, la propriété achevait de manger leur temps libre et les épuisait. Laurence courrait d’une tâche à l’autre, Marie s’occupait du bébé.

Elle reprochait à Laurence de ne pas participer aux soins et à l’éducation de Julie. Laurence se justifiait par la lourde tâche de la propriété.

« - il y a des priorités, rétorquait Marie en préparant le repas de la petite.

- Je fais ce que je peux

- Ce n’est pas assez, un enfant a besoin de davantage d’attention.

- Donc je laisse la jungle envahir le terrain, les chèvres redevenir à l’état sauvage ? je peux aussi arrêter de bosser ?

- Je n’ai pas dit ça

- Eh bien moi je le dis. Tu as voulu un enfant, une maison, une prairie de trois hectares, des poules.

- Je n’ai pas voulu trois hectares, je n’ai pas réalisé.

- Encore mieux et qui s’en charge maintenant ?

- Toi non plus quand tu as visité tu ne t’es pas préoccupée du terrain et cet enfant tu étais d’accord non ? »

Le sujet revenait régulièrement sur le tapis. Laurence et Marie finissaient par se taire. Marie allait coucher le bébé, Laurence montait raconter une histoire. Ensuite, elles s’affalaient dans le canapé devant la télévision qui coupait court à toute discussion. Marie a réalisé que quelque chose s’était brisé quand elles ont décidé d’acheter un deuxième poste pour pouvoir regarder des programmes différents sans se chamailler. Laurence était de plus en plus silencieuse. Elles finirent par éviter tous les sujets qui fâchent. Dès qu’elle rentrait du travail, Marie allait chercher Julie à la crèche. Elle lui racontait sa journée. L’enfant l’écoutait en touchant ces lèvres qui remuaient. Puis elle la déposait dans son parc, le temps de lui préparer son repas. Laurence rentrait plus tard, il y avait ces rapides baisers rituels à Marie ; à Julie. Laurence prenait sa douche et se changeait avant de vérifier ce qu’il manquait ou pas dans le réfrigérateur pour le repas du soir. C’est elle qui préparait le dîner. Marie prenait sa douche à ce moment là. Le repas se prenait en silence devant la télévision. Puis suivant le programme choisi, elles restaient ensemble sur le canapé. Parfois, Marie montait dans la chambre où était installé le deuxième poste. Laurence ne s’endormait pas avant deux heures du matin. Cela contrariait Marie, le bruit la gênait. Elles avaient fini par acheter des casques.

Tous les problèmes trouvaient une solution. Le silence s’installait de plus en plus dans une organisation sans failles. Un matin, au petit déjeuner, Laurence prit la parole.

« - je ne peux plus continuer comme ça.

- Comment comme ça ?

- La vie qu’on mène depuis la naissance de la petite, je ne peux plus continuer.

- Parce que tu penses que pour moi ça va ?

- Je ne sais pas, ce que je sais, c’est que moi j’en ai marre.

- Et alors, qu’est ce que tu proposes ?

- A ton avis ?

- Ah non, c’est trop facile, c’est toi qui a commencé, finis ta pensée, va jusqu’au bout de tes idées. Assume. »

Le mot couperet tombait. Assume. Comme un assommoir, une condamnation sans appel, un jugement sans procès. Assume.

« - J’envisage une séparation

- Oui… Parfait, et la petite ?

- Quoi la petite ?

- Eh bien, la petite qu’est ce que tu en fais ?

- Garde alternée.

- Pas question. Une semaine chez l’une, une semaine chez l’autre. Ce n’est pas équilibrant pour un enfant !

- Et dans un couple qui ne se parle plus, c’est équilibrant ?

- De toute façon, c’est moi qui m’en occupe depuis qu’elle est née.

- Tu as une autre solution ; peut-être ?

- Tu pourras venir la voir quand tu veux.

- Comment ça, je pourrai ? »

Curieusement alors que depuis six mois, elles ne se parlaient pratiquement plus, chaque mot maintenant devenait lourd de conséquences.

« - oui, si tu tiens tant à ta fille, tu pourras la voir quand tu veux…

- Te rends-tu compte de ce que tu dis ? je pourrai ! ce n’est pas une question de pouvoir. C’est mon enfant. J’y tiens autant que toi et…

- Vu comment tu t’en occupes, comprends que j’ai des doutes »

Marie touchait là où ça faisait mal, très mal. Elle le savait. Laurence en resta bouche bée. Elle la regardait, sidérée. Comment en était on arrivé là ?

« - c’est de la haine ?

- Non, mais ça peut le devenir.

- Je vois. Quoi qu’il en soit ce n’est plus de l’amour. »

Marie se tut, Laurence n’attendait plus rien. La colère masquait la souffrance. Encore un silence qui pesait lourd, trop lourd. Laurence avait pris sa décision, Marie le savait