11B - Dominique B - Ciao !

Je ne peux commencer cette lettre par une adresse comme le veut la tradition épistolaire. Aucune ne convient… chère maman résonne comme un mensonge… ma petite maman, grotesque et impossible mascarade … madame, trop administratif pour le propos de cette missive. Je me passerai donc de cette formalité, bien petite entorse aux règles au regard de celles que la vie nous inflige parfois.

Je vais donc, dans une dernière tentative de communication avec toi, t’écrire ce que je ne peux dire sous ton regard noir de haine et de mépris. Ce que j’ai construit de moi-même m’est trop précieux pour l’exposer et te laisser le piétiner. Après chacune de mes visites, de longues semaines me sont nécessaires pour reconstruire une image de moi à nouveau acceptable, supportable, aimable. Chacun de mes coups de téléphone engrange son lot de perfidies qu’il me faut ensuite détricoter pour rire à nouveau, enfin libérée de toi. Je dois avouer que ces montagnes russes désordonnées et répétitives m’épuisent et surtout, me lassent ! Bien que j’aie un certain sens du devoir, une tendance à la bienveillance, parfois un peu impatiente j’en conviens, un désir immense de disséminer autour de moi le goût du bonheur, me voilà rendue, en ce qui te concerne, à un point de non-retour.

J’ai été pourtant si longtemps désolée de ne pouvoir t’aimer ! Etrange paradoxe n’est-ce pas ? J’entends parfois des amies me parler de leurs mères avec amour, tendresse. Elles ont hâte de les voir ou de leur téléphoner. Elles délaissent parfois maris et enfants pour partir faire un voyage, seules avec leur mère. Quand la vie leur impose un chagrin, leurs mères accourent et à coup de gâteaux maison et de shopping effréné, pansent les plaies suintantes de leurs grands bébés ! J’observe ces miracles, bouche bée, incrédule… J’aurais aimé, même pour un instant, une seconde, ressentir ton amour pour moi et sauter à ton cou pour te respirer et te dire « je t’aime grand comme ça » en écartant les bras ! Je l’ai tant guettée cette minute enchantée… Le bébé, la fillette puis la jeune fille que je fus ont essayé tous les stratagèmes enfantins pour attirer ton attention qui, croyais-je, se transformerait forcément peu à peu en affection : faire pipi au lit jusqu’à 12 ans…tousser des nuits entières pour te tenir éveillée près de moi… vomir ou attraper des angines très fréquemment… première de la classe puis tout à coup dernière… Las ! Tu déléguas à mon père, aux médecins et autres guérisseurs le soin de me veiller, me soigner ou me « marabouter » ! Les lavements citronnés pour me désinfecter occupent une place particulière dans ma mémoire. J’ai depuis renoncé à te plaire, à te séduire, à te satisfaire.

Je te quitte donc, maintenant, à jamais. Je ne te verrai plus. Je ne te téléphonerai plus. Je ne t’écrirai plus. Je continuerai à assurer le suivi administratif et bancaire nécessaires à ta survie, à distance de toi. Et puisque ta mémoire décline chaque jour, je me hâte de te faire un dernier présent. Je t’abandonne quelques souvenirs qui, ainsi, ne m’abimeront plus et demeureront tes ultimes compagnons : ton index tendu qui ordonne et régit… ta voix cassante, méprisante ou condescendante… ton regard glacé de haine… ta voix mielleuse dès qu’un témoin est présent… tes commentaires acides et désobligeants sur mon physique et mes yeux de poisson mort… tes avis tranchés et faussement désolés sur mon manque évident d’intelligence ou de discernement… tes propos racistes… tes infidélités amicales… ta morgue et tes exigences… ton orgueil…

Je n’oublie pas de te remettre également toutes tes tentatives de me rendre responsable et coupable de tous tes maux… la tuberculose c’est moi… l’hépatite virale c’est moi… le cancer du sein c’est moi… le cancer du rein, moi aussi… tes crises d’angoisse, toujours moi… n’oublions pas les palpitations, les acidités gastriques ou tes premiers cheveux blancs ! Que vas-tu faire de tout cela ? Qui sera le prochain destinataire de tes animosités ?

Je n’assisterai pas à tes effrois devant le vide qui s’ouvre peu à peu devant toi.

Les calvaires sont toujours solitaires, je puis te l’assurer.