11A - Dominique B - Une querelle

« Jeanne-Marie, auriez-vous la courtoisie de ralentir à l’approche de ce virage ? Vous savez combien il m’inquiète à chaque fois.

- Détendez-vous Jean-Eudes, je négocie chaque courbure de cette route chaque jour depuis 30 ans…

- Je sais bien mais…

- Sans aucun incident ! Jamais ! Finirez-vous, un jour que j’espère prochain, par me faire confiance et renoncer à cette remarque aussi inutile que désobligeante ? Ou, peut-être, est-ce votre passe-temps favori…me persécuter lorsque je suis au volant ?

- Je n’ai nulle intention cachée ni malveillante. Je cherche uniquement à nous protéger d’un accident qui pourrait nous être fatal. Vous connaissez ma prudence.

- En effet, ce n’est pas une découverte ! Je ne supporte que trop toutes les précautions qui nous cernent d’obligations plus sottes les unes que les autres.

- Mais enfin très chère, c’est le devoir d’un homme de protéger sa famille.

- Je n’ai jamais imaginé que votre devoir de chef de famille s’étendrait à la protection des canapés ou au cirage de vos bottes d’équitation.

- Le velours a besoin d’être isolé des humeurs de tous ceux qui s’y assoient afin qu’aucune tache ni trace de frottement n’apparaisse. Souhaiteriez-vous lire sur un canapé gâté ?

- A quoi sert donc la gouvernante si vous édictez des règles pour chaque geste à accomplir dans cette maison ? Nous étouffons tous sous vos consignes !

- Vous étouffez ? Grand Dieu ! Comment…

- Oui Jean-Eudes… nous mourons d’ennui dans cette maison pétrifiée ! Tout est prévu, organisé. Avez-vous déjà entendu des mots comme fantaisie, imprévu… Je crains de vous choquer en prononçant le dernier mot qui me vient à l’esprit… liberté ?

- Mais enfin, les règles sont prévues justement pour préserver la liberté. L’organisation libère de l’hésitation, de l’incertitude et du hasard. Me cherchez-vous querelle aujourd’hui ? Je vous trouve bien enfiévrée très chère !

- Enfiévrée ? Non Jean-Eudes, je suis excitée, passionnée, survoltée, exaltée…j’irais même jusqu’à incandescente !

- Mais enfin Jeanne-Marie…avez-vous bu trop de café ce matin ? Je peine à reconnaitre mon épouse !

- Je ne suis pas seulement votre épouse Jean-Eudes. Je suis moi également… Jeanne-Marie du Larzin de Monserand ! Auriez-vous oublié comme mon esprit indépendant et ma vivacité vous ont séduit ?

- Non bien sûr, mais ce qui sied à une jeune fille ne convient plus à une femme mariée. Vous avez un rang à tenir morbleu !

- Morbleu ! Les jeunes d’aujourd’hui disent « putain » !

- Ah non, je vous en prie, ne sombrez pas dans la vulgarité, je ne vous y accompagnerai pas. Pourquoi vous garez-vous ?

- Je vais à l’agence de voyage.

- Pourquoi donc ? Nous ne partons nulle part…

- Nous non… moi oui !

- Comment ça ? Vous partez chez votre tante ? Sans m’en avertir ?

- Non, je pars dans le Sud…au Cap d’Agde…un petit bungalow dans une pinède ! Cela va être divin !

- Mais… mais…vous n’avez pas de bagage Jeanne-Marie !

- Nul besoin… c’est un camp de nudistes ! »