11A - MF de Monneron - Adieux, à Dieu

Adieux, à Dieu !

Un homme, Edouard et son épouse, Henriette, s’apprêtent à prendre le café dans un petit salon coquet, bourgeois, cossu, agrémenté de deux magnifiques bouquets, l’un de roses et l’autre de pivoines. L’abondance semble couler à flots. Elle regarde le décor avec une certaine nostalgie tandis qu’Edouard est plongé dans son journal. Après avoir fait le tour de son salon, Henriette lui demande alors, le sourire aux lèvres, s’il désire un café. Il lui tend sa tasse, remercie distraitement et se replonge sans ambages dans sa lecture. Henriette marmonne, sort de la pièce et revient avec deux valises qu’elle dépose au pied de la porte. Elle lui annonce sans ménagement, l’air soudainement décidé :

- « Je pars…

- Tu as déjà fait les courses ce matin ! maugrée l’homme en relevant la tête pour reprendre aussitôt sa lecture...

- Je pars définitivement !

- Sans blague, tu vas où ?

- Cela ne te regarde pas !

- Je croyais que tu n’avais aucun secret pour moi. Nous sommes encore mariés, me semble–t-il…, levant la tête et lâchant son journal.

- Oui, mais plus pour longtemps !

- Ahhh, Cela signifie quoi ? Madame veut divorcer ? C’est la maladie à la mode aujourd’hui !

- Ce qui est une maladie, c’est de s’ennuyer à mourir avec un mari comme toi.

- A Mourir ? se moque-t-il, en soulignant ce verbe…

- Oui, à mourir. Et comme je n’ai pas envie de mourir, je préfère te laisser végéter seul sur ton canapé, avec ton journal. Je pars vivre ma vie…

- Mais pour vivre sa vie, il faut de l’argent. Pouvoir prendre un avion, un train, cela demande des moyens… A moins que tu n’aies gagné au Loto, évidemment.

- Il n’y a pas que les voyages dans la vie !

- Heureusement, tu ne sais même pas prendre un ticket de métro ! Et où vas-tu habiter ?

- Dans ma chambre de bonne ! A l’époque, je l’avais déjà fort bien installée… Après un petit coup de peinture, elle sera parfaite…

- Ah, ah, ah, tu es incapable de vivre dans douze mètres carré… Dans ce gourbi infâme !

- Tous les étudiants l’adorent !

- Il y a au moins cinquante ans que ta vie d’étudiante est bien finie !

- Merci de ce rappel si délicat ; Tu me prends vraiment pour une gourde… A propos de « prendre », dis-toi bien que nous avons pris notre dernier repas ensemble… J’ai bien fini de faire la femme de ménage, la cuisinière, l’infirmière…

- Le dernier repas, celui du condamné à mort !

- Tu crois vraiment que c’est le moment de faire de l’humour ?

- Dommage que mon sens de l’humour t’ait toujours échappé !

- Tout t’échappe, mon pauvre Edouard, absolument tout !

- Charmant… qu’est-ce que j’ai encore fait ?

- Rien, hélas, rien, c’est cela que je te reproche …

- Soit on en fait trop, soit on en fait pas assez ! Vous les femmes, vous êtes trop exigeantes…

- Pas de généralités fourre-tout, s’il te plaît… Tu sais très bien que depuis près de deux ans, rien n’est plus pareil entre nous…

- Henriette, tu ne fais aucun effort pour me « réveiller »…

- Evidemment, tu dors quinze heures par jour ! Comme si tu étais piqué par la mouche Tsé-tsé !

- Charmant ! Et toi, tu ne fais aucun effort pour faire… chanter l’oiseau !

- Sois lucide, il ne peut plus chanter ton « zoiseau », il est aphone… depuis trop longtemps d’ailleurs. Et puis, l’amour en cage ne me fait pas fantasmer !

- Ah, Madame joue la victime

- La victime ? Je ne te ferai pas cet honneur ! Si j’étais une victime, je n’aurais pas le courage de te quitter. Admire plutôt ma bonne volonté à te libérer des liens qui nous entravent ! J’en ai marre d’être ligotée. Tu vas enfin être libre de draguer toutes les gazelles à ta portée.

- Voilà ta jalousie maladive qui réapparaît. Elle va me manquer, celle-là !

- J’aurais préféré que tu parles de mes qualités plutôt que de mes défauts…

- Tes qualités, tes qualités…. Tu pars où ?

- A Katmandou !

- Mai 68, c’était il y a plus d’un demi-siècle… Ce n’est plus à la mode ! Tu reviens dans combien de temps ?

- Le 7 juillet !

- Cela me laisse trois semaines pour changer les serrures…

- Jusqu’à ce que nous divorcions, cette maison est encore ma maison !

- D’accord, mais si tu arrivais au moment fatidique où ma supposée maîtresse et moi-même sommes en train de nous aimer, j’aurais encore droit à une scène…

- Finies les scènes, je pars méditer dans un ashram…

- Pour devenir une nouvelle femme ?

- Hé oui, mon vieux, pour devenir une nouvelle femme, il n’y a que les imbéciles qui ne veulent pas changer, évoluer, s’améliorer… A quoi cela rime-t-il de squatter ton canapé, avec ton chat, toujours ton chat que tu caresses à longueur de temps… Plutôt que moi !

- Ah, tu veux venir faire ronron entre mes douces pattes ?

- C’est trop tard, il fallait me le proposer avant. Je pars pour ma nouvelle vie !

- Arrête, tu vas me faire rêver… Toi en nouvelle femme, quel projet excitant, cela me branche plutôt… Reviens vite, mon amour, je t’attendrai !

Henriette sort de la pièce en claquant la porte. La porte s’ouvre à nouveau. Edouard relève la tête. Henriette l’apostrophe :

- Je constate que tu ne fais rien pour me retenir….

- Tu viens de me dire que tu abhorres l’amour en cage… Alors… j’ouvre la porte ! Surtout, n’oublie pas de retirer ton tablier… Tu seras beaucoup plus sexy !».

Henriette esquisse un strip-tease pseudo érotique, son mari éclate de rire et les protagonistes se jettent dans les bras l’un de l’autre. A Dieu !

MF de Monneron