11A - Pierrette C - Une scène

Une scène

Ce mot, la scène, me revient comme un souvenir étrange, muet, frappé de stupeur et de peur, comme un malheur, une scène de crime. Une scène:

Le rideau s'ouvre sur cette enfant assise là, à l'abri du figuier, à l'ombre, ses mains sont appliquées de chaque coté du visage parce qu'elle se bouche les oreilles. Elle ferme les yeux très fort, sur ses genoux repliés elle pose son menton; corps recroquevillé, elle a mal au ventre. Elle ne veut pas les entendre, elle voudrait faire comme si de rien n'était comme si elle- même n'était plus rien. Elle reste cependant à l'écoute absente et présente à la fois, spectateur terrifié d'un théâtre qu'elle ne voit pas mais elle l'entend, elle l'écoute peut-être, elle tourne le dos à la scène, s'absente dans cette forteresse illusoire de son corps barricadé.

Derrière elle la fenêtre de la cuisine est ouverte .

Ça commençait toujours de la même façon, une phrase, une phrase d'accroche, un incipit, une introduction comme on commence une histoire

__Tu me regarde de travers

ou bien: «c'est bizarre...il manque de l'argent dans mon portefeuille »

ou bien encore...qu est ce qu'il y a encore?...

L'enfant sortait, jambes tremblantes, la scène elle la connaissait par cœur, d'abord les mots...le champ lexical comme on dit en français, un langage ordurier se déployait en un chant hurlé, les injures volaient, c'est pour cette raison qu'on les appelle noms d'oiseaux. Un opéra où ils avaient chacun leur partition, chacun leur réplique, un brillant numéro de duettistes bien rodé, bien huilé, nul besoin d'un souffleur et l'inspiration était intarissable, dans ce registre ils s'affrontaient à armes égales,

«_ Pauvre type, Ostrogoth

_Répète un peu, répète ce que tu viens de dire

_Pignouf , Abruti

_Moi je t'emmerde

_Moi aussi je t'emmerde

_Va te faire voir

_Ta famille j'en ai rien à foutre , rien , tu m'entends ! Rien !

_Salope, ordure, traînée, feignasse, bonne à rien

_Pauvre andouille, Va te faire soigner.»

_Ferme ta gueule

_ Toi aussi ferme -la

_Moi il faut pas me prendre pour un imbécile

_J'en ai soupé de tes conneries, tu m'entends, soupé! »

L'enfant évaluait avec angoisse la mélodie du dialogue, elle appréciait non sans inquiétude le crescendo dans les aigus par l'alto soprano, les aboiements sombres du baryton qui lui répondaient , puis les silences, petits signes annonciateurs d'une reprise tonitruante.

La douleur augmentait,se propageait comme un incendie, elle aurait aimé disparaître, s'envoler, pour de bon, loin, s'échapper.

Peu après, venaient d' autres sons, le tonnerre d'un poing qui s'abat sur la table suivi du tintement affolé de la vaisselle, comme une alarme, puis un bruit sourd, un cri d'animal blessé, c'est maman. Elle sort de la maison, elle pleure, elle prend l'enfant contre elle, la serre contre son tablier à carreaux,comme on prend sa poupée pour se consoler, elle sent les larmes et l'eau de vaisselle.

Le lendemain… comme si de rien n'était, comme si elle n'était rien , l'enfant les écoutait se parler, en riant, maman fredonnait «l'amour est enfant de bohème» , comme si de rien n'était. Le rideau tombe .

Pierrette C