11AB - Dominique B - Quitte moi

Quitte moi…oui quitte moi…

Que pourrais-tu encore reconnaitre en moi de la jeune fille qui a attiré ton regard ? Mes cheveux emmêlés ressemblent à de la paille poussiéreuse, mes dents ont perdu cet éclat qui me faisait un sourire de lumière, ma peau grisâtre luit d’une sueur grasse qu’aucun maquillage ne parviendrait à masquer, mon corps autrefois mince et tonique n’est plus que peau tremblotante que je traine dans mes joggings délavés et déchirés, sales.

Quitte moi…maintenant…vite…

Que vois-tu encore en moi que je ne vois plus ? Mes yeux toujours baissés devant toi ne dévoilent plus leur insondable bleu, les rides profondes qui marquent mon visage de vilaines griffures me transforment peu à peu en sinistre ruine, mes mains aux ongles ébréchés aussi râpeuses que du papier de verre ne savent plus caresser ni se tendre.

Quitte moi… n’attends plus…

Une vie autre te guette faite de nouvelles émotions, de découvertes impromptues, de joyeux voyages, de vagues immenses sur lesquelles tu pourras filer debout sur ta planche magique, de musiques rythmées qui feront onduler ton magnifique corps, de réussites acclamées et admiratives de ton talent de créateur.

Quitte moi… envole toi…

Tu as complété ton œuvre ! Je suis devenue ce que tu as voulu de moi. Il ne me reste rien de ce que j’ai été ou de ce que j’aurais pu devenir si je ne t’avais pas rencontré. Tous tes désirs ont été modelés sur mon corps qui, esclave ligoté à toi, a perdu la mémoire de la joie d’exister, de respirer dans la brise, de ruisseler au soleil d’été ou de rougir dans les froidures des hivers. Tu ne peux plus rien espérer de moi qui ne suis qu’à peine vivante.

Quitte moi… file…

Ne te retourne pas. Laisse simplement la porte ouverte que je puisse ramper vers la lumière pour qu’elle m’engloutisse et me dérobe à la vie. Tu n’as pas à t’inquiéter, la chaine qui me retient m’empêchera de marcher jusqu’à la forêt. Je ne rejoindrai pas tous ces autres, inconnus dont tu m’as gardée éloignée depuis tant d’années. Nul ne saura.

Quitte moi… quitte moi… quitte moi…

Laisse-moi disparaitre, solitaire, sans endurer le poignard de ton regard.