11B - Bruno - Rideau

Comme je répugne à commencer ce mail par ton prénom, je te laisse adopter parmi Emma, Lucrèce, Marguerite, Louise, Thérèse, Anna celui qui convient le mieux à ta trahison. En tant que comédienne, tu apprécieras certainement avoir pour une fois le choix de ton personnage...

Tu m’as quitté ce matin pour rejoindre le chalet de Megève où, m’as-tu dit, ton amie Carole devait te retrouver. Ce soir Mme Lavanne, notre femme de ménage, t’a vue y entrer avec Chris Leroi. Elle vient de m’appeler tellement elle était ravie d’avoir croisé son acteur favori. Tu n’es donc pas la seule à le préférer à moi... Je tente de te joindre sur ton portable depuis plus d’une heure mais il doit sans doute avoir glissé sous le lit dans votre empressement... Je m’attendais un jour ou l’autre à une pareille déconvenue. Mes doutes sur tes sentiments ne datent pas d’hier. Ils remontent très précisément au jour de la première répétition de Lucrèce Borgia, l’année dernière. Ce petit Chris Leroi a décidément de la suite dans les idées. Je lui souhaite d’aller loin. Le plus loin possible de toi sera le mieux. Tu voudras peut-être savoir ce qui m’a fait douter de ton attachement : mes craintes se sont nourries de tes regards soudain absents, de la rareté subite de tes sourires, de tes mains curieusement fuyantes, comme quoi on peut être une bonne actrice et ne pas savoir mentir. Ce n’étaient hier que des soupçons. Je viens ce soir de les élever au rang de certitudes. Tu viens de briser le plus cher de mes rêves. Celui dans lequel tu m’annonces ne pas pouvoir jouer sept mois plus tard parce que tu attends un enfant. Ce soir, je vis un cauchemar : tu vas passer une semaine de vacances dans les Alpes avec ton amant.

Même si tu as bon goût, puisque Chris est non seulement excellent comédien mais également joli garçon, tu comprendras que je sois amené à reconsidérer mes engagements sentimentaux et professionnels à ton égard. Tu ne partageras donc pas l’affiche avec moi au Ranelagh à partir de mars et tu ne joueras pas plus dans ma pièce à Avignon l’été prochain. Ma décision ne te surprendra pas : je la crois fondée et en parfait accord avec mes façons de faire. Comme tu me le répétais toi-même, y compris dans nos moments les plus intimes, je suis toujours égal à moi-même. Je t’avoue avoir pris ça pour un compliment. Je comprends aujourd’hui qu’il s’agissait en réalité d’un reproche. Et tu avais parfaitement raison. Je suis un homme totalement et parfaitement prévisible. Avec moi, pas de mauvaise surprise : je suis en toute circonstance absolument identique à moi-même. En un sens, je me suis totalement fidèle. Et dans ce domaine, l’expérience me pousse à dire qu’on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Maintenant, connaissant notre femme de ménage, ton escapade avec le petit Leroi va se répandre comme une traînée de poudre ; dans une heure ou deux, toute la profession saura mon infortune ; demain matin la presse et les réseaux sociaux en feront leurs choux gras et je serai la risée du public avant la fin de la journée. Ton aventure donnera raison aux charognards de l’info, aux friands de coucheries entre acteurs, de tromperies des stars, de trahisons sordides, pour qui le vrai spectacle se déroule dans les coulisses. Je ferai en sorte que tu y restes pour ne plus jamais voir un lever de rideau depuis la scène. Tu as donné ce soir ta dernière représentation mais ne compte pas sur un rappel.

Encore une chose, avant d’en finir : je ne te demande pas d’embrasser Chris pour moi, je m’en chargerai moi-même lorsque nous coucherons à nouveau ensemble comme tous les vendredis pendant ton cours de chant.

Victor.