12- Corinne LN - Patrick

PATRICK

Je n’ai jamais eu la chance de te connaitre et pourtant tu fais partie de moi. A quelques mois près, nous étions dans le même œuf, échappés du même cocon. Ils croyaient nous avoir séparés mais tu ne m’as jamais quittée. Pourtant, on ne prononce jamais ton prénom, tu es toujours tabou comme une douleur interdite. Moi quand j’ai su, j’avais l’âge du rêve et de l’imagination sans limite. Alors, je te parlais tout bas car ils n’auraient pas compris et si j’étais seule à entendre tes réponses, ça ne m’a jamais gênée. Dans mon petit lit en bois je dormais sous ton saint encadré de bleu et d’or et la nuit je lui souriais et je prononçais ton prénom en silence. Tu veillais sur moi. Quand j’étais triste, tu me consolais, quand je me sentais seule tu accourais, quand j’avais peur tu me tenais la main. Dans notre monde secret, tu étais toujours paisible, toujours joyeux. Tu riais de mes blagues et tu jouais avec moi, les autres étaient trop petits. Nous courions ensemble sur la plage, je t’offrais des coquillages et tu m’abandonnais tes friandises.

Après l’enfance tu m’as suivie, tu ne m’as jamais abandonnée. Je te voyais moins souvent, il fallait bien que je m’émancipe, mais je sentais tes doigts sur les cordes de ma guitare, je te voyais dans le miroir parfois quand mes cheveux étaient trop courts. Tu criais avec moi dans la foule, tu me rejoignais sur les sommets et dans tous les moments forts de mon existence. Je t’ai couché sur le papier pour ne pas t’oublier et je l’ai mâché longtemps pour que nous restions secrets, pour que personne d’autre ne te trouve. Certains soirs, j’ai cru sentir ton souffle, toucher ton visage. J’ai imaginé ton regard rieur, ton sourire tendrement moqueur. Un beau jour d’automne, tu m’as rendu visite, j’en jurerais. Tu galopais sur la plage de Deauville, je dormais sur le sable et ton cheval a pilé devant moi, le chien n’a pas bougé. Tu avais mes cheveux, mon sourire et ses yeux. Je n’ai pas eu peur, nos rires se sont mêlés et tu t’es enfui. Tu as bien fait, on ne sait jamais j’aurais pu tomber amoureuse.

Tu as vécu en moi la vie que tu n’as pas eue, celle qu’on t’a volée à la naissance, celle qui a fait de toi un ange, mon ange gardien. Tu ne vieilliras que dans ma mémoire. J’ai déposé des fleurs devant le caveau que tu partages maintenant avec notre père. Je vous rejoindrai un jour aussi et nous disparaîtrons ensemble. Il faut bien sombrer dans l’oubli pour que le monde avance.

Si tu avais vécu Patrick la vie aurait sans doute été plus belle. Je t’aurais tenu la main et nous aurions grandi l’un contre l’autre comme deux jumeaux et alors peut-être mais seulement peut-être, elle m’aurait aimée un peu à travers toi.

Corinne L.N.