12A - Dominique B - Philippe

Septembre 1970. Premier jour de cours à la fac de droit. Les Premières Années, très nombreux, ont droit à un magnifique amphi de chêne clair sis sur la Promenade des Anglais ! Somptueux !

Assise au bord d’une rangée, j’occupe le siège voisin de mon vêtement et mon sac. Emue d’être enfin si grande ! Quelques minutes avant que l’appariteur n’introduise le Professeur, une voix charmeuse murmure à mon oreille : « j’aimerais vraiment m’asseoir à tes côtés ». Mon sac et ma veste sur les genoux, je m’oblige à sourire à cette tignasse bouclée de chérubin. Sa peau très légèrement hâlée ressort sur le vert tendre de son polo. Après avoir fouillé ses poches à la recherche d’un stylo, il me chuchote un « j’ai perdu mon stylo…ou oublié peut-être ? ». Sans un mot, je lui tends un Bic noir. Il se tourne alors vers moi et dévoile son regard. Des yeux aussi grands et clairs qu’un lac de montagne, des cils longs, très longs et élégamment recourbés à faire pâlir de rage Dior et L’Oréal réunis. Je tente de ne pas m’y perdre. Il m’aide d’un clin d’œil et d’un « oui, je sais… ». Me voyant rire silencieusement, le professeur est entré, il continue à murmurer « tu sais déjà l’essentiel me concernant…je suis un emmerdeur, étourdi, j’ai des yeux magnifiques ! Je crains qu’il n’y ait rien d’autre à découvrir d’intéressant à mon sujet » Déjà charmée par cet olibrius réjouissant, ma moue dubitative l’encourage dans son chuchotis… « Est-ce que si je suçote ce stylo, ce sera comme boire dans ton verre ? Je connaitrai tes pensées ? » Je ne peux résister plus longtemps au rire. « Ouf ! Nous voilà copains ! J’ai eu peur de ne pas y arriver ! » La voix impérieuse du professeur nous contraint au silence et prenons des pages de notes pendant les deux heures suivantes. Lorsqu’enfin libérés, nous sortons sur le parvis prendre l’air au soleil, debout l’un à côté de l’autre, il m’évalue du regard et m’assène un « trop grande pour moi…zut ! » Je réponds vivement, un peu blessée, « en effet, trop petit pour moi… ouf ! » Il éclate de rire et m’embrasse prestement sur la joue, me prend la main et m’entraine vers la plage raflant au passage deux cocas au bistrot du coin. Assis sur les galets, les fesses blanchies de sel, nous avons bavardé plus de 4 heures, racontant nos vies, nos envies, nos espoirs et quelques-unes de nos tristesses. Seule la faim nous obligea à nous rabattre sur le restau U et ses découvertes enthousiasmantes : pain ramolli, petits pois noyés dans un jus verdâtre et fade, fromage fondu pour lilliputien et pomme rachitique ! Je me souviens de nos rires, du plateau quasiment intact abandonné discrètement dans la zone de débarrassage, du soleil radieux qui nous poussa vers un bar voisin et sa terrasse aux élégants parasols d’un brun passé. Nous reprîmes notre conversation qui glissa sans bruit vers les confidences. Me prenant la main, il se présenta enfin : « Philippe, en mémoire de Pétain ! » Ses parents avaient été emprisonnés assez longtemps après la libération pour collaboration avec l’ennemi. « J’ai échappé de peu à Adolphe, trop connoté certainement. » Je répondis « Dominique, en mémoire du fils que je ne fus pas. »

La fraicheur de la fin d’après-midi nous rapatria vers sa voiture, 2CV vert pomme qui ronronnait avec allégresse et tanguait joyeusement à chaque virage. Il me déposa chez moi, descendit m’ouvrir la portière en chuchotant « je crois que tes parents sont sur le balcon… ma galanterie devrait les impressionner ! » Il me tendit une main ferme que je serrai dignement. Nos « à demain » se croisèrent sous les platanes de l’avenue.

Chaque jour nous retrouvait aux mêmes places. J’avais toujours quelques stylos supplémentaires dans mon sac, il avait un immense parapluie dans sa voiture pour les jours de pluie qui abrita bien des heures de discussions et des silences paisibles, main dans la main. Après les amitiés enfantines, Philippe devint cet ami fidèle, drôle, brillant, intransigeant et exigeant aussi. Il tomba amoureux d’une ravissante « petite » brune et moi d’un « grand » brun. Nous avons maintenu cependant nos rituels : chaque semaine, un diner dans sa chambre d’étudiant, épis de maïs grillé sur le gaz de son réchaud et yaourt chocolat, quelques moments épars volés de ci, de là aux cours ennuyeux d’Histoire des Institutions. Mes parents l’adoraient, les siens très souvent en voyage ne m’ont laissé qu’un très vague souvenir.

Il épousa son « petit bouchon » pour éviter le service militaire. Je me mariai avec mon grand brun. Les enfants, le boulot, le temps qui se faisait précieux et rare, rien ne nous sépara. Il était mon air libre, j’étais sa terre d’attache.

Nous avons grandi, vieilli même. Nos vies différentes nous éloignèrent. Sa passion du jogging, ses chevaux et ses weekends de chasse ne me tentaient pas. Il détestait la neige, la mer l’effrayait et il n’était pas alléché par les heures que je passais devant une motte de terre pour en extraire des formes qui ne devinrent jamais des œuvres.

Elle le quitta pour un grand blond. Je divorçai pour moi. Nos rituels reprirent. Les épis de maïs et les yaourts au chocolat, les films d’horreur main dans la main. Il nous arrivait de nous endormir sur son canapé. Nous réveillant un matin perclus de douleurs, il me fit jurer avant le petit déjeuner : « Dominique, jure-moi que jamais, jamais, nous ne coucherons ensemble ! Ce qui nous attache l’un à l’autre vit bien au-delà de nos corps ! Jure Dominique ! » Je répondis sans effort à sa demande passionnée. Nos solitudes émaillées de ces perles d’amitié nous permirent de traverser les flots tumultueux de la cinquantaine.

Philippe, cependant, glissa de l’alcoolisme mondain et maîtrisé à une addiction chaque jour plus exigeante. Je l’entendis sombrer peu à peu sans pouvoir jamais le ramener sur ma rive. Il a pleuré dans mes bras, déliré au téléphone des heures entières, demandé pardon entre deux beuveries. Ses appels se sont espacés. Les miens ne recevaient pas souvent de réponse. Il m’appelle encore, parfois, et sa voix rocailleuse me déchire. Je lui offre le peu que mon souffle altéré peut transporter jusqu’à lui. Mes « je t’aime » font trembler l’écho de ses « tu as tort ».

Ma vie sanglote, lui vit de sa mort lente.