12A - Anne P. Eva

Eva, ma tendre amie si chère à mon cœur, depuis de nombreuses années tu as rejoint le monde mystérieux des étoiles ! Pourrais-tu être immortalisée en un de ces astres qui scintillent dans le firmament ? Tu rayonnais comme une de ces novas par ta personnalité lumineuse et empathique.

Ton visage reste incrusté dans ma mémoire. J’aimais tes grands yeux verts souriants, teintés de malice. Tes longs cheveux auburn qui balayaient ton visage. Tu dégageais une beauté naturelle sans sophistication, une élégance naturelle, quelles que fussent les circonstances. J’aimais l’entrain et le pétillement qui t’animaient, la générosité spontanée que tu manifestais dans les actes de la vie quotidienne, toujours prêtant une oreille attentive à ceux que tu aimais.

Allemande, originaire de Munich, mariée à un Allemand, vous viviez en France à Paris depuis quelques années, lors de notre rencontre. Ton français était déjà parfait, et ton petit accent te donnait un charme fou. Ton mari dirigeait une filiale de Bosch en France. Notre petit groupe d’amis fréquentait le même club sportif et les week-ends, nous nous y retrouvions pour des parties de tennis et des déjeuners ou dîners improvisés.

Instantanément une grande amitié s’est nouée entre nous. Nous appréhendions la vie avec une sensibilité identique. Nos pensées et nos opinions convergeaient fréquemment. Notre impuissance à avoir un enfant nous a également rapprochées. Nous échangions sur la tristesse et le chagrin que cela avait généré dans autrefois. Les années ayant passé, nous partagions le même apaisement.

Eva m’a soutenue avant et après le décès de mon plus jeune frère. Constamment à l’écoute avec tendresse, me transmettant une énergie apaisée et manifestant toujours une intelligence du cœur dans nos échanges. Nos discussions m’allégeaient de la culpabilité que je ressentais ! Dans les moments douloureux et d’abattement, elle avait l’aptitude étonnante de communiquer élan vital et sérénité.

Nous partagions la même passion pour l’art et la musique. Que d’expositions de peinture et de musées, avons-nous parcourues ensemble ! Je me remémore avec émotion ces moments privilégiés.

Nous avons assisté à de grands moments musicaux à la Salle Pleyel ou au Théâtre des Champs-Elysées. Son mari que j’appréciais beaucoup, nous accompagnait suivant ses disponibilités. Ces soirées nous comblaient et nous faisaient vivre des instants exaltants et passionnés. Une grande symbiose régnait entre nous, une compréhension instantanée, un regard suffisait ! Nous ne passions pas une journée, sans un lien téléphonique.

Le jour est arrivé de la séparation. Hans a quitté Bosch à Paris, et trouvé un autre engagement professionnel en Suisse à Zurich. Dès que mes occupations professionnelles me permettaient de m’échapper, je les y rejoignais pour passer quelques jours. Nos retrouvailles étaient un grand bonheur. Eva était heureuse de me faire découvrir son bel appartement sur le lac et me demandait des conseils sur des aménagements éventuels. Dans la matinée, après un petit déjeuner semé de confidences, nous partions à la découverte de cette ville qui m’était totalement inconnue ! Pas une minute, nous ne cessions d’échanger nos pensées intimes sur le cours de nos vies, nos aspirations futures. Par moment nos discussions dégénéraient en fou-rire. Nous éprouvions une joie profonde dans le partage de tous ces instants.

Les soirées, Hans nous emmenait à la découverte de restaurants ou de bistrots et nous traitait comme de petites reines. Une grande complicité régnait entre nous trois.

Puis je regagnais Paris, tristesse de la séparation à chacune de mes escapades…

Deux ans plus tard, un grand bonheur s’annonça ! Hans et Eva revenaient à Paris. Un logement de fonction était mis à leur disposition. Mon amie me demanda de l’aider à l’aménager. Profitant des recherches que je faisais pour des clients, je l’incitais à m’accompagner dans les show-rooms professionnels, afin de voir les tendances et faire des choix pour son appartement. Quelle joie ressentie et partagée, de retrouver notre intimité complice et de créer son décor parisien.

Avec le passage du temps, nos liens se renforçaient. Echanges constants sur notre vie au quotidien, discussions sur des prises de décisions ou comportements à adopter vis-à-vis de notre entourage. Des critiques n’étaient pas exclues, si nos opinions divergeaient…Un grand respect régnait entre nous, une affection et une attention toujours immuables.

Puis à nouveau, le vagabondage professionnel de son mari nous sépara…Son déménagement et son installation à Francfort l’accaparèrent et malgré quelques signes avertisseurs, elle tarda à consulter un gynécologue ! Le drame arriva : un cancer du sein fut détecté. Elle fut immédiatement opérée et suivit un traitement de chimiothérapie.

Un contrat professionnel important m’empêchait de m’éloigner de Paris, m’obligeant à travailler 7 jours sur 7. Le téléphone était un lien vital dans notre relation. Le comportement courageux et positif de mon amie dans l’adversité m’émerveillait et renforçait mon estime pour elle. Son traitement de chimiothérapie et les effets secondaires qui ont suivi, étaient dévastateurs. Elle faisait preuve d’un courage et d’une volonté sans faille. Peu à peu, elle se rétablit et au ton de sa voix, je percevais son énergie retrouvée.

Voyage d’affaire à Paris de son mari, Eva l’accompagna et semblait remise de cette épreuve. Mon emploi du temps avait été organisé, afin de partager le maximum de temps en sa compagnie. Je la percevais impatiente de nous retrouver en tête à tête et de me livrer son combat intérieur de ces derniers mois.

Elle me confia les larmes aux yeux, que le plus dur dans ce cancer du sein, était l’acceptation de cette lésion physique qui attentait à sa féminité, suivie de la perte des cheveux avec le traitement de chimiothérapie. Dans sa nudité, elle n’osait pas affronter le regard de son mari. Dès qu’elle constata un début de chute de cheveux, elle se hâta, sur mes conseils, d’acheter une perruque ! Je la rassurais, lui certifiant que sa beauté et sa séduction étaient inchangées. Je lui témoignais mon admiration, car tout au long de cette maladie, à aucun moment elle n’avait émis une plainte. Une force d’âme se dégageait de sa personnalité.

Difficile de mettre des mots sur les sentiments qui nous liaient. Une amitié amoureuse nous unissait, toutes les épreuves subies par l’une ou l’autre, nous atteignaient au cœur. Parfois, nous nous amusions du regard critique que pouvait porter certaines de nos relations, sur nos manifestations de tendresse. Hans notre allié en plaisantait avec ironie.

Quelques mois plus tard, en juillet 1995, elle m’informa avec un calme stupéfiant, que suite à des contrôles médicaux, des métastases avaient été détectées dans sa colonne vertébrale. Elle m’assura malgré tout qu’elle se sentait tout à fait en forme.

Eva me proposa de les rejoindre en Autriche, au bord du lac de Tegernsee, au début du mois d’août, pour partager leurs vacances. Ses parents possédaient un appartement en bordure du lac. Ce fut un séjour magique, des paysages enchanteurs nous entouraient et régnait entre nous une atmosphère de gaîté et d’amitié profonde. Nos journées étaient chargées. Alternance de promenades en vélo, nage dans le lac avec mon amie, pauses pour des siestes ou la lecture. Le soir sur nos vélos, nous partions à la découverte de bistrots autour de ce magnifique lac…

La fin du séjour arriva, je devais regagner Paris. Une grande émotion nous a submergées au moment de la séparation…Prémonition d’un futur dramatique et douloureux ! Une quinzaine de jours plus tard, Hans m’apprit qu’Eva avait été hospitalisée après des problèmes respiratoires. Nous communiquions chaque jour par téléphone, j’étais admirative du calme et de la sérénité qu’elle dégageait ! Puis rapidement son état s’aggrava ! Au bout de ce fil précieux, je percevais son essoufflement et sa difficulté à s’exprimer. Début octobre, je lui fis part de mon désir de venir la voir. En dépit de son état, ce fut l’unique fois ou elle éleva avec véhémence le ton de sa voix, m’interdisant de lui rendre visite à l’hôpital. Elle désirait préserver dans ma mémoire une image épanouie et intacte ! Avec tristesse, je m’y résolus, notre amitié me dictait de respecter sa volonté !

Quelques jours plus tard, elle tomba dans un état comateux. Sa voix s’éteignit à tout jamais…Son empreinte lumineuse reste inscrite dans mon cœur !

Chaque jour mon regard effleure sa photo. Récemment une phrase d’un livre de François Cheng ‘’ De l’âme’’ m’a fait penser à ma tendre amie si droite et rayonnante :

‘’Chez un être, la beauté de l’âme transparaît dans le regard et se traduit par un ensemble de gestes. Elle nous touche au-delà des mots. Seules les larmes muettes parviennent parfois à dire l’émotion qu’elle suscite‘’.

Anne P.