12A - Lydie F. Max

Max, mon ami

Ma mère, originaire de Cap Saint-Georges, ville de Terre-Neuve-et-Labrador, s’était lancée dans un élevage de chiens terre-neuve à l’âge de cinquante-huit ans, sans doute titillée par le mal du pays et probablement désœuvrée suite au départ d’Elise, ma sœur aînée, puis de moi-même. Pour célébrer ma première publication, ma mère m’a offert un des chiots de sa dernière portée. Je suis reparti en train vers Paris, tenant en laisse un animal noir de cinq mois. A mes difficultés à le loger dans le compartiment, j’ai de suite compris qu’il allait prendre beaucoup de place dans ma vie. Ce que j’ignorais, c’est que le geste de ma mère n’était pas un cadeau. Elle mourut sept mois plus tard me laissant Max comme une prolongation de sa présence et de son amour. L’année suivante, mon père est parti s’installer à Cap-Saint-Georges où la famille de pêcheurs dieppois de ma mère était venue s’installer au XVII ème siècle. Il a ouvert à son tour un élevage et ses chiots terre-neuve sont aujourd’hui parmi les plus recherchés du Canada.

Mon père m’a fait savoir qu’il conservait la maison du Perche, dont il espérait que nous prendrions soin, ma soeur et moi. Il m’invitait à m’y installer, présumant que l’endroit serait plus propice à l’inspiration que mon studio du XIème. Quand j’ai emménagé à la Reynaude, Max avait deux ans et quatre mois. Avec ses soixante-quinze centimètres de hauteur, il s’inscrivait plutôt dans la courbe haute de son espèce. C’est dire si nos deux années de cohabitation dans mon vingt-mètre carrés parisien n’ont pas été aisées, Max tenant à y tenir son rôle de jeune chien. Je n’oublierai jamais le regard que nous avons échangé au moment où nous avons poussé la grille, convaincus lui et moi que notre vie ensemble allait radicalement changer.

Allongé sur mon lit de jardin, mon ordinateur sur mes genoux, tu me sauves du syndrome de l’écran blanc car dès que je suis en mal d’inspiration, je baisse mes yeux vers toi, couché là à mes pieds. Durant des heures, tu peux te tenir allongé, résigné à l’immobilité par respect de l’art de ton maître. Mais sitôt que tu reconnais mon regard vide d’écrivain en panne, tu te transformes immédiatement en chien imploreur. Tout y participe : tes étirements pour te remettre en position assise que tu accompagnes de légers grognements ; tes yeux qui se font larmoyants, tes bajoues qui se mettent à pendre tristement ; ta truffe secouée de soubresauts nerveux. La parodie du chien en mal de ballade. Alors je cède et nous partons toi et moi, plantant là mes personnages qui devront à leur tour patienter au pied du lit de jardin.

Plus que vivre avec toi, Max, je suis en résonance avec toi, comme nous sommes tous deux en résonance avec les paysages qui nous entourent. Après nos deux années de vie parisienne, nous sommes arrivés dans ce coin de campagne comme deux étrangers, amoureux de la nature mais parfaitement ignorants de ce qui y pousse. Nous longeons des champs ondulants au vent dont les épis restent pour moi sans nom. Je tiens à préserver cette inculture. Il me semble que le savoir agricole me priverait de ce sentiment d’être étranger à mon environnement et d’autant plus libre d’entrer en résonance avec lui. Quant à toi, Max, quand je te vois transportant allègrement tes 63 kilos, museau au vent et mine réjouie, je n’ai pas de doute que tu sois en parfaite osmose avec les paysages que nous parcourons.

De toutes nos promenades, c’est évidemment celle de l’étang de Rudelande que Max préfère. Quelle que soit la saison, je l’y regarde faire ses longueurs, comme il me regarde faire les miennes l’été dans la piscine du jardin où il est interdit de séjour. Nous partageons aussi cette passion pour l’eau qu’il satisfait beaucoup plus souvent que moi, ne rechignant pas à s’y jeter en plein hiver lorsque l’eau n’est qu’à 6 ou 7 degrés. Quand il remonte sur la berge après avoir longuement nagé, il vient allonger son corps apaisé contre moi. Il colle son poil mouillé contre ma cuisse comme pour me faire partager le plaisir de sa nage dans cet étang dont il garde l’odeur d’eau calme et herbeuse.

Notre deuxième destination favorite est aussi un étang, plus au Sud, vers Les Essarts. Nous nous y rendons plutôt à l’automne ou en hiver, au petit matin et par temps brumeux. Max n’est pas autorisé à s’y baigner car des ragondins en sillonnent régulièrement la surface. Nous nous installons dans une cabane d’affut située sur la rive Est, abandonnée mais assez solide pour accueillir notre quintal et demi. Nous nous tenons là, assis l’un contre l’autre, sans bouger à l’affut de canards que nous ne chassons pas, à moins que l’un de nous n’éternue ou n’aboit, nous procurant, je l’avoue, l’immense joie de voir les canards affolés s’envoler dans le pâle soleil brumeux qui illumine à peine la surface de l’étang en cette heure matinale. Dans ces moments de bonheur partagé, j’enroule mon bras autour du cou de Max et nous restons là réfrigérés, silencieux et heureux.

L’été, ma sœur Elise et ses trois enfants s’installent ici pour deux mois. Max s’éloigne alors de moi pour se transformer en nounou de Simon, l’ainé qui a cessé de prendre Max pour un poney, de Jeanne qui depuis qu’elle sait lire ne décolle pas de ses livres et Marie, la benjamine si grave depuis le douloureux divorce de ses parents. Max n’a alors plus une minute. Il surveille tout : les promenades ; les siestes dans le jardin ; la petite restée un peu longtemps seule dans la maison ; les baignades dans la piscine où il se transforme en maître-nageur, scrutant les jeux des enfants, ravi au passage d’être aspergé.

Je partage volontiers Max avec ma famille fortement éprouvée par le départ abrupt du père qui avait sournoisement demandé sa mutation de professeur à La Réunion où il a rejoint une collègue d’Elise, également professeur, partie l’année d’avant. Max avec sa bonhomie tranquille et sa grande tendresse tant pour Elise que pour ses enfants a toujours eu un effet apaisant sur cette famille.

C’est ce que j’observe tous les étés de mon lit de jardin où mes personnages, comme mon éditeur, se réjouissent de l’éloignement temporaire de Max. Il m’arrive aussi en ces étés d’imaginer une famille à moi. A trente-trois ans, il serait bon d’y songer. Mais si j’imagine très précisément ma femme en la personne en charge de l’office de tourisme de ma commune de rattachement où je fais de nombreuses et longues visites, je n’imagine que des petits Max courant dans le jardin ou m’accompagnant dans mes promenades.

Tu auras huit ans fin août, huit années d’une indéfectible amitié. Je sais que tu ne seras pas éternel. Bob, le labrador de la ferme de la Vaquerie, est mort à huit ans et demi. Je sens que ton départ sera une souffrance terrible. Alors j’ai décidé égoïstement de profiter à fond de nos dernières années ou nos derniers mois de vie ô combien commune. Ensuite seulement, je passerai de notre amitié à l’amour. Je ramènerai alors de l’élevage de mon père un chien de ta lignée qui deviendra la nurse, le cheval à bascule, le surveillant de baignade, le compagnon de jeux et de ballades de mes enfants. Ainsi un peu de toi restera à mes côtés qui m’apprendra à conjuguer amitié et amour.

Lydie F.