12A - Valérie W - Amie

Comment te le dire ?

A la terrasse bondée du café du Théâtre, depuis combien de temps je t’attends ? Nous avions rendez-vous à midi. Déjà, des coups, peut-être quatre, sonnent au clocher d’une lointaine cathédrale. L’été se baigne dans les gouttes bleues du grand verre où flottent des glaçons diamantés. Soleil bleu. Ciel jaune. Des bulles d’eau gazeuse caressent la rondelle de citron frais. Lunettes de soleil légèrement appuyées sur l’arête du nez. Flottent des odeurs de vanille et de jasmin.

- Dis ? Tu m’écoutes ?

Tu t’es assise. Sans âge, sexa, très jeune, quadra, quinqua. Blonde, brune et rousse. Petite, grande, ronde et très mince. Visage triangulaire, carré, rond. Vêtements délavés, très élégants, amples et moulants. Tes poignets nus. Tes doigts chargés de bagues. Ta peau blanche et tannée, des taches de rousseur. Ton regard ne cesse de m’échapper.

Je tente de me concentrer pour figer ton image. Pulp fiction. Avions-nous vraiment rendez-vous ? Je voulais sûrement te confier une chose importante. Tu le sais, j’ai toujours eu une entière confiance en toi. Mais je ne veux plus te voir parce que je ne vais plus te voir. Même si pour cela, il faut t’envoyer ad patres ? Non, ce n’est pas possible ! T’annoncer : « c’est fini » alors que je porte Shalimar, ton parfum offert comme une part de toi-même ? Te donner congé, en souriant, alors que tu m’apportes, quoi ? La liberté d’être ce que je suis ?

- Tu ne parles pas beaucoup aujourd’hui…

Tu restes là à supporter mes émotions mal maîtrisées, mes états d’âme, toutes ces dépressions légères et puis cette exaltation heureuse. Vous avez dit cyclothymique ou bipolaire ?

- A quoi tu penses ?

Ah, non ! Va-t’en ! Laisse-moi, sauve-toi ! Celle que tu regardes avec une attention bienveillante, sombre dans un maelström d’idées noires, grises, blanches. Ping-pong. Un jeune homme fait mine de prendre la chaise sur laquelle tu es installée. Ne te voit-il donc pas ? Je lèche la fraîcheur de ma paume, là où le verre s’était niché. Oui, il me semble… Oui, c’est réel. Amie, es-tu là ? Aide-moi à faire tourner cette table de bistrot pour faire la part des vivants et des fantômes. Un spectre orange parcourt la place en lévitation. La nuit, sur les routes désertes, un revenant arachnéen me traverse, me devance et s’assoit en souriant, à demeure sur le capot de ma voiture lancée à vive allure.

- Sais-tu ce que je lui ai répondu ? Il pleurait …

Tu bavardes, tu t’interromps et enfin, tu te tais. Inquiétude et sollicitude. Tu me mens, me trouves bonne mine, demandes une bière. En riant, tu me racontes mon histoire préférée :

- Mrs Christie vient de poser le tricot de Miss Marple devant toi. Si, si. Maintenant, elle boit son thé à petites gorgées. Dans sa tasse en porcelaine. Fleurs roses et myosotis.

Tu ris. Ah, ton rire ! Arrête de dire des conneries ! « Chaque assassin est probablement le vieil ami de quelqu’un » a écrit Agatha, reine du crime. A-t-elle vraiment pensé ça ? Et moi, étais-je la meurtrière – oui, mais de qui ? - ou l’amie ? Et toi ? Dans le secret de ton jardin, qui as-tu enterré ? Je m’enveloppe dans une écharpe d’énigmes sans réponses, j’ai froid. Je suis seule, blanche et bleue. Ma peau ondule. Oui, mon corps s’abandonne à la honte de l’instabilité. Tu me rassures :

- Demain, je t’accompagne.

Tu as du temps à perdre. « Parce que c’était toi, parce que c’était moi » ? Tu paies nos verres au garçon. Je lui fais des grands signes. Il m’ignore. En réalité, il ne me voit pas, il n’y a rien à voir. Finalement, je comprends. Je ne suis plus ou plutôt, je suis passée de l’autre côté du miroir. Définitivement. Tout s’explique. Le parfum, la bière, la chaise, la table, le verre, les pensées, les regrets, les choses à dire trop tard, le roman policier, le goût salé des larmes, la voiture, la sortie de route… Voulue ou non ? La vivante, c’est toi. Et elles. Toutes les amies fidèles réunies en silence sur la place noyée dans la chaleur de l’été. Demain, on m’enterre.